Comment organiser une révolution (1/2)

Cet article résume les cha­pitres 1 à 6 du livre Comment faire tom­ber un dic­ta­teur quand on est seul, tout petit, et sans armes (Blueprint for a Revolution), du mili­tant serbe Srđa (ou Srdja) Popović. Le livre explique com­ment ren­ver­ser un régime poli­tique en uti­li­sant la non-vio­lence (et pour­quoi pri­vi­lé­gier cette méthode). 

Pour évi­ter d’é­crire un billet trop long, je résume dans un 2e article les cha­pitres 7–11 et la conclu­sion. J’utilise aus­si le titre ori­gi­nal en anglais, plu­tôt que celui (long et contes­table) de la tra­duc­tion française.

Ces deux billets s’ap­puient sur mes notes de lec­ture, avec par­fois mon inter­pré­ta­tion (pas tou­jours indi­quée comme telle). Les inter­titres sont de mon fait : il n’y en a pas dans le livre d’origine.

Je ne pré­tends pas être d’ac­cord avec tout ce que dit Popović, mais ça me semble inté­res­sant de le par­ta­ger. Et oui, j’ai lu le papier du Monde diplo­ma­tique, qui donne un regard cri­tique sur Popović.

Chapitre 1 : Ça ne peut pas se passer chez nous

Srđa Popović com­mence par expli­quer qui il était avant d’a­gir poli­ti­que­ment : un jeune type banal, qui aimait faire de la musique, dra­guer des filles et pas se prendre la tête. Entre temps, lui et ses amis ont créé Otpor!, un mou­ve­ment qui a fait tom­ber le dic­ta­teur serbe Slobodan Milošević.

Depuis Popović anime Canvas, un centre pour les actions non-vio­lentes qui forme des acti­vistes inter­na­tio­naux. Le cha­pitre 1 pré­sente une délé­ga­tion égyp­tienne venue pour apprendre des tech­niques de révo­lu­tion. Popović explique com­ment son mou­ve­ment a fait tom­ber Milošević.

L’action Otpor ! en Serbie

Otpor ! a trans­for­mé l’ac­tion révo­lu­tion­naire en quelque chose de cool. Appartenir au mou­ve­ment et par­ti­ci­per à ses actions était deve­nu socia­le­ment dési­rable pour les jeunes. Il fal­lait en faire par­tie pour être à la mode et tom­ber les filles (sic).

Srđa et ses amis ont uti­li­sé un mélange de pres­sion sociale et d’i­mi­ta­tion sociale à des fins poli­tiques. Pression sociale : être contre ou ne pas être de leur mou­ve­ment était dépré­cié socia­le­ment auprès de pairs. Imitation sociale : on avait envie de faire comme eux ; et l’on en tirait une récom­pense sociale (valo­ri­sa­tion indi­vi­duelle au sein du groupe).

Selon Popović, l’hu­mour est une stra­té­gie clé à l’é­poque d’Internet et de la socié­té de loi­sir. Avoir l’air grave et inquiet pro­voque de l’in­quié­tude, alors que le rire détend et rend attrac­tif. Son mou­ve­ment a créé des sketchs de rue et fait des actions fai­sant rire.

Exemple : libé­rer des dindes aux cou­leurs de la 1re dame du pays dans la ville. Cela conduit à une situa­tion per­dant-per­dant pour le pou­voir. S’il ne réagit pas, il semble faible et leurs oppo­sants prennent de l’am­pleur. S’il envoie la police rat­tra­per les dindes, les flics sont contraints à une posi­tion ridi­cule (cou­rir après des dindes) et leur auto­ri­té est affai­blie (c’est ce qui s’est passé).

Les Égyptiens ne croient pas que les méthodes d’Otpor ! soient expor­tables chez eux. Mais Popović n’est pas sur­pris : tous les acti­vistes pas­sés chez lui et qui ont réus­si leur révo­lu­tion ont eu le même discours.

S’adapter à son terrain

On ne peut pas copier-col­ler des méthodes appli­quées ailleurs. Mais ça ne veut pas dire qu’au­cune méthode non-vio­lente n’est appli­cable dans un contexte donné.

Popović évoque une stra­té­gie uti­li­sée au Chili sous Pinochet. Encourager les gens à conduire len­te­ment : on s’ap­puie sur une action qui ne peut pas être inter­dite, et dont la mas­si­fi­ca­tion rend visible la contes­ta­tion sociale. Si tout le monde roule len­te­ment, c’est que tout le monde est d’accord.

Les dic­ta­teurs sont comme des marques : ils ont besoin de visi­bi­li­té et d’at­trac­ti­vi­té, mais ils peuvent être mis en concur­rence. Un mou­ve­ments d’op­po­si­tion est un concur­rent (d’où l’im­por­tance d’un logo et d’un élé­ment sym­bo­lique de ralliement).

L’héritage des guerres est d’autres guerres. L’héritage des mou­ve­ment non violent n’est pas la vio­lence. Et on voit que ces mou­ve­ments ont été por­tés par des incon­nus, des gens qui n’é­taient pas de l’é­lite, et qui sont arri­vés à ces résultats.

Chapitre 2 : Voyez grand, mais commencez petit

Il est dif­fi­cile de mobi­li­ser les gens contre le sta­tu quo, même quand tout le monde admet ses limites (il y a de l’i­ner­tie). Et même avec une vision claire (un pro­gramme, un enne­mi), il est impos­sible de gagner du 1er coup une bataille à gros enjeu (la démis­sion d’un 1er ministre par ex.).

Massifier

Il faut d’a­bord rendre son com­bat per­ti­nent pour le plus grand nombre. Y com­pris pour des gens qui béné­fi­cient du sta­tu quo (même si le fait qu’il leur béné­fi­cie n’est pas tou­jours visible au 1er abord).

En Israël, Itzik Alrov a lan­cé une cam­pagne appe­lant au boy­cott du cot­tage pen­dant un mois, pour pro­tes­ter contre l’aug­men­ta­tion de son prix. Le cot­tage n’é­tait qu’un exemple du pro­blème plus large (déré­gu­la­tion, capi­ta­lisme “glou­ton”), mais il tou­chait à un élé­ment très ancré dans le quo­ti­dien et la culture, jugé comme un pro­duit de 1re nécessité.

Le boy­cott fonc­tionne, grâce à un relais blog, qui induit un relais presse. Et parce que les gens com­prennent qu’on parle de cot­tage pour par­ler d’é­co­no­mie en géné­ral. La plus grosse firme de lai­tiers envoie son mépris, fait des erreurs de com­mu­ni­ca­tion et sous-estime la contes­ta­tion. Les israé­liens res­tent déter­mi­nés. Victoire. 

Cette bataille gagnée va faire boule de neige et moti­ver d’autres acti­vistes à en lan­cer d’autres plus ambitieuses.

Savoir choisir ses batailles

Popović cite Jonathan Kozol :

Choisissez des batailles assez impor­tantes pour comp­ter, mais assez petites pour les gagner

[On retrouve ici ce que dit l’ac­ti­viste Henry Spira : il faut choi­sir des batailles faciles à gagner (cf. Peter Singer, La théo­rie du tube de den­ti­frice)]

La réus­site d’un mou­ve­ment va dépendre des batailles qu’il choi­sit de mener. Et le choix de ces batailles dépend de la com­pré­hen­sion qu’on a de l’en­ne­mi. Il faut oppo­ser ses points forts aux points faibles de l’ennemi (Sun Tzu, L’art de la guerre).

Pour que ça marche, il faut une cause concrète : quelque chose de simple et de peu contro­ver­sé. On retrouve l’i­dée de rendre sa cause per­ti­nente pour le plus grand nombre. Popović cite l’exemple de Gandhi. 

L’indépendance de l’Inde est une cause trop abs­traite, mais la taxe anglaise sur un ingré­dient de pre­mière néces­si­té ne l’est pas. Gandhi défie la taxe sur le sel en allant sur les plages cher­cher de l’eau de mer pour la faire bouillir et obte­nir du sel. Les auto­ri­tés sous-estiment l’im­por­tance de ce sujet et l’ar­mée anglaise rechigne à s’en prendre à un mou­ve­ment paci­fique. Le mou­ve­ment prend de l’am­pleur et les auto­ri­tés doivent renon­cer à la taxe sur le sel. La vic­toire ouvre la porte à d’autres, en mon­trant qu’on peut gagner.

Ce n’est pas un hasard si beau­coup d’ac­ti­vistes s’ap­puient sur des ques­tions de nour­ri­ture. Ils iden­ti­fient une pré­oc­cu­pa­tion quo­ti­dienne com­mune à un maxi­mum de gens.

Les gens s’en foutent…

Quand on parle d’une cause, les gens s’en foutent. C’est un prin­cipe extrê­me­ment impor­tant à com­prendre. Les gens ne s’in­té­ressent qu’à ce qu’ils ont vrai­ment envie, et il est irréa­liste d’at­tendre d’eux qu’ils aillent au-delà.

Refuser ça et cri­ti­quer l’at­ti­tude des gens est un truc de mau­vais acti­viste : on ne gagne jamais comme ça. Benjamin Franklin disait qu’il y a 3 types de gens : ceux qu’on ne peut pas faire bou­ger, ceux qu’on peut faire bou­ger, et ceux qui bougent déjà.

S’entourer de gens déjà convain­cus et qui bougent déjà ne per­met pas de gagner. La bonne stra­té­gie c’est d’é­cou­ter et de décou­vrir ce qui inté­resse les autres, pour agir dans ce sens. Quitte à ce que ce soit le pro­blème des merdes de chien dans la rue, comme pour Harvey Milk à San Francisco.

Il ne faut pas don­ner l’im­pres­sion que notre sujet ne concerne que nous. Quand le mou­ve­ment pour les droits des homo­sexuels a ciblé les parents et proches, il a ces­sé d’être un truc “de gay” qui ne concer­nait pas les autres. Il a four­ni une moti­va­tion indi­vi­duelle aux proches, qui se sont sen­ti impli­qués de façon directe.

Exemple de tout ce qui pré­cède avec la lutte contre la ségré­ga­tion aux USA. James Lawson a reje­té des com­bats trop durs (les couples inter­ra­ciaux) et a écou­té ce qui n’al­lait pas. Les blancs avaient peur des noirs. Pour faire chan­ger de camp ceux qu’on peut faire bou­ger, il fal­lait mon­trer que les noirs n’é­taient pas dangereux.

Deux moyens : un code ves­ti­men­taire qui ren­dait res­pec­table et une atti­tude non vio­lente en toute cir­cons­tance. Comme les noirs ne répli­quaient pas face aux agres­sions, la vio­lence des agres­seurs était évi­dente et le pré­ju­gé sur la dan­ge­ro­si­té des noirs était bat­tu en brèche. Les blancs qui pou­vaient bou­ger chan­geaient de camp.

Tracer une ligne

Un mou­ve­ment non violent s’ap­puie sur le nombre. Il doit choi­sir des com­bats capables de fédé­rer au maxi­mum. Pour iden­ti­fier les com­bats effi­caces à mener, Popović pro­pose la méthode du tra­çage de ligne :

  1. Partir du prin­cipe que la plu­part des gens s’en fichent, n’ont aucune moti­va­tion, sont apa­thiques ou car­ré­ment hostiles.
  2. Ensuite, iden­ti­fier des actions capables de fédé­rer : vous, vos amis, et toutes les caté­go­ries de gens que vous pou­vez ima­gi­ner. Ça revient à tra­cer une ligne avec vous d’un côté, et tout le monde de l’autre.

Le job est de trou­ver une action qui fasse pas­ser de votre côté le plus de monde. Quand il ne reste “qu’une poi­gnée de salauds” de l’autre côté de la ligne, vous avez la bonne action.

Chapitre 3 : Une vision pour demain

L’opposition au dic­ta­teur des Maldives avait trou­vé un sup­port : des fêtes du riz au lait, où ils offraient des assiettes de ce plat socia­le­ment impor­tant aux Maldives. Mais ils n’ar­ri­vaient pas aller plus loin. Canvas diag­nos­tique qu’il leur manque une vision : une idée du monde d’a­près qui semble acces­sible (pas hors d’at­teinte) et attrac­tive aux citoyens.

Cette vision peut être très élé­men­taire : pour Otpor!, c’é­tait sim­ple­ment la fin des conflits eth­niques en Serbie, de bonnes rela­tions avec les pays autour, le retour à la nor­male et de la bonne musique (la Serbie était un pays très ouvert cultu­rel­le­ment avant Milošević).

Pour construire une vision, on revient à la ques­tion de l’é­coute des gens. Il faut écou­ter ce qui compte pour chaque groupe impor­tant de la société.

Écouter les besoins des gens

La vision qu’on pro­pose doit inté­grer les besoins des gens : sinon ils ne seront pas tou­chés per­son­nel­le­ment et ne seront pas mobi­li­sables.

Cela veut aus­si dire écou­ter les besoins de cer­taines caté­go­ries qu’on n’aime pas. Pendant la révo­lu­tion serbe, un des com­pa­gnons d’Otpor ! rap­pe­lait qu’il fal­lait par­ler à la police comme si elle était dans le camp des mani­fes­tants. En fai­sant ça, on se donne une chance que l’ad­ver­saire change de camp.

Le bon point, c’est que les gens n’ont pas des attentes ren­ver­santes. Ils veulent des trucs simples, comme être res­pec­tés, avoir un salaire décent et un tra­vail hon­nête. Leurs attentes sont suf­fi­sam­ment modestes pour s’in­té­grer dans une vision. Exemple : le poli­cier ne veut peut-être que du res­pect pour lui-même et un salaire ver­sé à temps. Qui pour­rait s’op­po­ser à ça ?

[La plu­part des gens ne sont pas des intel­lec­tuels qui ché­rissent de grands prin­cipes ou qui expri­me­ront une attente com­plexe et déve­lop­pée. Mieux, même les gens capables d’ex­pri­mer cela, ne veulent au fond qu’un truc bien plus simple. En remon­tant au plus près de l’é­mo­tion, on retrouve les basiques de la moti­va­tion humaine : pou­voir man­ger, être appré­cié, être recon­nu, etc.]

Ça ne veut pas dire que la vision finale est une simple ébauche, ou qu’elle serait au fond la même par­tout (à force d’être trop générale). 

Aux Maldives, les acti­vistes ont obser­vé que les vieillards pas­saient leurs jour­nées à ne rien faire et à vivre de l’aide de leurs enfants (déjà à peine payés). Les dis­si­dents ont inté­gré la cou­ver­ture vieillesse à leur vision. Ils ont aus­si consta­té l’op­po­si­tion à la cor­rup­tion. La vision pro­po­sée était fina­le­ment celle d’un État fonc­tion­nel qui aide ses concitoyens.

Chapitre 4 : Les piliers tout-puissants du pouvoir

Une révo­lu­tion ce n’est pas un “grand soir” qui vient de nulle part. C’est une série de petites vic­toires, un feu entre­te­nu sous les cendres, avant de brû­ler pour de bon. En Égypte, l’ac­tion sur la place Tahrir est le résul­tat de 2 ans de petites vic­toires, de coa­li­tions et de visi­bi­li­sa­tion du mouvement.

Popović raconte son inter­ven­tion auprès d’op­po­sants syriens. Il constate qu’ils sont d’o­ri­gines très dif­fé­rentes et s’in­quiète d’ar­ri­ver à les faire tra­vailler ensemble. Il rap­pelle qu’une révo­lu­tion “ne prend de l’am­pleur qu’à par­tir du moment où 2 groupes qui n’ont rien en com­mun décident de se ras­sem­bler pour leur pro­fit mutuel”.

Quand on s’at­taque à un dic­ta­teur violent par la vio­lence, on est struc­tu­rel­le­ment désa­van­ta­gé. On l’at­taque sur son point fort, alors qu’on est plus faible que lui. Si on doit battre David Beckham, mieux vaut le confron­ter aux échecs qu’au football.

De plus, une lutte vio­lente est excluante : seuls les plus forts phy­si­que­ment vont être mobi­li­sés. Les autres membres de la socié­té (les grand-mères, les intel­lec­tuels, les non-valides, etc.) ne pour­ront pas par­ti­ci­per. La masse cri­tique de sou­tiens est quasi-inatteignable.

Une idée contre Assad

Un exemple de stra­té­gie pos­sible contre Assad : faire fer­mer l’hôtel Four Seasons, un des plus luxueux de Damas. Son patron est for­cé­ment en bons rap­ports avec Assad et reverse de l’argent au régime. Mais Four Seasons est une chaîne inter­na­tio­nale, et le patron n’est qu’un fran­chi­sé. Si fait fer­mer l’hôtel ou qu’il perd sa fran­chise, ça cause un dom­mage éco­no­mique direct au patron, et indi­rec­te­ment au régime.

C’est une bonne idée, parce qu’au lieu de dis­cu­ter avec un dic­ta­teur ou avec l’ONU, on dis­cute avec une chaîne d’hôtel, qui vou­dra pro­ba­ble­ment évi­ter la mau­vaise publi­ci­té assez vite. En orga­ni­sant une cam­pagne par­tout où le groupe est implan­té on met en balance l’in­té­rêt du groupe face à celui d’un seul de ses hôtels.

Si le groupe ferme l’hôtel de Damas, les autres inves­tis­seurs peuvent se sen­tir mena­cés aus­si, et hési­ter à inves­tir en Syrie. Et on retombe sur des consé­quences éco­no­miques. Il s’a­git de faire tom­ber les bases éco­no­miques qui sou­tiennent le régime, car elles sont plus simples à atteindre que d’autres.

Les piliers du pouvoir

Selon Gene Sharp, tout régime repose sur quelques piliers qui le main­tiennent en place. En appuyant suf­fi­sam­ment fort sur un pilier ou plus, on peut faire tout s’ef­fon­drer. Le pou­voir d’un diri­geant n’est pas abso­lu : il vient dépend du tra­vail et de la doci­li­té d’autres hommes.

Un dic­ta­teur dépend du consen­te­ment du peuple pour se main­te­nir. Il a besoin des citoyens ordi­naires qui vont au bou­lot et rentrent chez eux. Le tra­vail d’un acti­viste est d’in­ter­rompre le cours nor­mal des affaires de façon bru­tale, de secouer les piliers du pouvoir.

Pour ça il faut iden­ti­fier les piliers. En Serbie, il s’a­gis­sait des méde­cins et des ensei­gnants, qui étaient lea­ders d’o­pi­nion. Si on vise une mul­ti­na­tio­nale, ce seront les action­naires et les médias d’af­faires. Selon l’en­droit, les piliers ne sont pas les mêmes.

[Cette sec­tion n’est pas très claire. Les piliers sont au départ ceux d’un régime, et sont pré­sen­tés comme un petit nombre d’ac­teurs influents. Ensuite le peuple dans l’en­semble est pré­sen­té comme un pilier du régime. Ensuite, on parle des piliers d’une multinationale. 

Je retiens que les piliers du pou­voir, ce sont des acteurs qui peuvent orien­ter ou entra­ver direc­te­ment l’ac­tion d’une struc­ture. Et que ce qui est dit sur le consen­te­ment rap­pelle le Discours sur la ser­vi­tude volon­taire de La Boétie]

Chapitre 5 : Rire jusqu’à la victoire

Le besoin de rire est uni­ver­sel, et le rire l’emporte tou­jours sur la peur. Face à un pou­voir qui mise sur la peur, on peut répli­quer par le rire. C’est d’au­tant plus per­ti­nent que (1) le rire peut faire réflé­chir et (2) la police n’est pas for­mée à réagir à l’humour.

On retombe sur l’i­dée de viser les points faibles : la police sait quoi faire face à la vio­lence, mais n’est pas “armée” face à quelque chose de légal et ridi­cule. [Le rire est aus­si un moteur très fort pour dif­fu­ser l’in­for­ma­tion. Tout le monde par­tage les bonnes blagues]

Popović raconte com­ment lui et ses amis avaient mis un baril avec une cari­ca­ture de Milošević en plein milieu d’une rue com­mer­çante de Belgrade, avec une batte de base­ball à côté et un mes­sage “Cassez-lui la figure pour 1 dinar” (quelques cen­times d’eu­ros). Les gens fai­saient la queue pour taper dans le baril. Ou bien la police arrê­tait les gens, ou bien elle embar­quait le baril (ce qui allait faire des pho­tos drôles à mettre en une des jour­naux d’opposition).

Dans le même esprit, les oppo­sants polo­nais au régime com­mu­niste avaient lan­cé de faux ras­sem­ble­ments en faveur du com­mu­nisme. La répres­sion était très forte, il fal­lait être drôle et sub­til à la fois. Un ras­sem­ble­ment “com­mu­niste” cari­ca­tu­ral où tout le monde por­tait du rouge était un moyen drôle et dif­fi­cile à réprimer.

[Popović ne le sou­ligne pas, mais il y a aus­si une dimen­sion par­ti­ci­pa­tive dans ces actions. Il ne s’a­git pas juste de faire rire, mais aus­si de faire par­ti­ci­per, de mettre en action les gens.]

Le dérisionnnisme

Les acti­vistes doivent donc acqué­rir des com­pé­tences en humour. À com­men­cer par la connais­sance de son public : on ne fait pas de blague sur com­ment étri­per un chat devant un par­terre de défen­seurs des ani­maux. Il faut éga­le­ment un sens du timing, pour agir à un moment efficace.

En Iran, les matchs de foot sont inter­dits aux femmes. Fatma Iktasari et Shabnam Kazimi ont bra­vé cette inter­dic­tion le soir d’un match de qua­li­fi­ca­tion pour la coupe du Monde 2014 (Iran/Corée du Sud). Entrées avec un dégui­se­ment, elles s’en sont débar­ras­sées une fois le match com­men­cé. Tout le monde s’en aper­çoit, mais vu l’en­jeu du match dif­fi­cile d’in­ter­ve­nir sans se ridi­cu­li­ser et ris­quer la dis­qua­li­fi­ca­tion de l’é­quipe nationale.

L’humour est popu­laire chez les acti­vistes parce qu’il est effi­cace. Il brise la peur, fait renaître la confiance et ajoute un fac­teur “cool et sym­pa” qui attire de nou­veaux membres. Il peut pous­ser l’ad­ver­saire à des réac­tions mal­adroites. Popović parle de “déri­sion­nisme” (même s’il admet qu’il est bien le seul à défendre ce néologisme).

Des scénarios perdant-perdant

Les meilleures actions humo­ris­tiques sont celles qui créent des scé­na­rios per­dant-per­dant pour l’ad­ver­saire. En Syrie, les oppo­sants avaient colo­ré l’eau du réseau de fon­taine de Damas au colo­rant rouge : les fon­taines sem­blaient cra­cher du sang. N’ayant per­sonne à incar­cé­rer et aucune piste, la police mon­tait la garde devant les fon­taines et sem­blait ridi­cule. Elle ne pou­vait pas rien faire, mais ce qu’elle fai­sait était déjà une défaite.

Popović évoque d’autres actions du genre : lan­cer des balles de ping-pong avec mar­qué “Assez” par­tout à Damas, ins­tal­ler de haut-par­leurs minia­tures hur­lant des pro­pos anti-régimes dans des tas d’or­dures pour for­cer la police à y mettre les mains, ou por­ter des oranges par­tout avec soi (au Soudan).

Le rire n’est pas un élé­ment mar­gi­nal de la stra­té­gie, c’est la stra­té­gie. Les acti­vistes non-vio­lents délaissent leur colère, leur res­sen­ti­ment et leur rage, au pro­fit d’une forme d’ac­ti­visme plus puis­sante. Et plus le pou­voir est violent, plus le rire est efficace.

Chapitre 6 : Retourner l’oppression contre elle-même

Les acti­vistes doivent savoir retour­ner l’op­pres­sion contre elle-même. Ça fait par­fois la dif­fé­rence entre l’é­chec et la réus­site. Mais pour cela, il faut d’a­bord com­prendre com­ment fonc­tionne l’oppression.

L’oppression relève en géné­ral d’une déci­sion cal­cu­lée. Opprimer per­met d’ob­te­nir 2 résul­tats immé­diats : (1) punir la déso­béis­sance pas­sée et (2) évi­ter les pro­blèmes futurs, en envoyant un mes­sage aux fau­teurs de troubles potentiels.

L’oppression s’ap­puie sur la peur, quelle qu’elle soit : peur de l’a­mende, de la tor­ture ou de la honte. Et cette peur sert à pro­duire de l’o­béis­sance, à faire choi­sir d’o­béir, plu­tôt que de refu­ser. Si l’on veut que les gens cessent d’o­béir, il faut qu’ils cessent d’a­voir peur.

Instrumentaliser la répression

Une pre­mière façon de faire ces­ser la peur est de dif­fu­ser ou de pro­duire de la connais­sance. L’inconnu fait peur, mais la connais­sance per­met d’y faire face. 

Otpor ! infor­mait ses mili­tants sur “à quoi s’at­tendre si on est arrê­té” et leur appre­nait “quoi répondre en inter­ro­ga­toire”. La pri­son fai­sait moins peur, d’au­tant qu’on savait qu’Otpor ! pré­vien­drait nos proches, enver­rait des avo­cats et orga­ni­se­rait notre comi­té de sou­tien devant l’an­tenne de police.

Côté police, on se retrou­vait à arrê­ter des jeunes pour des blagues, dont cer­taines étaient objec­ti­ve­ment drôles. Une fois inter­ro­gés, ils répon­daient tous la même chose en boucle, parce qu’ils avaient appris leur texte. Quand ils sor­taient, ils étaient accueillis en “star” et gagnaient en pres­tige social. D’autres vou­laient les rejoindre.

En arrê­tant les oppo­sants d’Otpor!, la police fait gros­sir leurs rangs, les ren­force, et perd son éner­gie dans des tâches contre-pro­duc­tives. Augmenter les arres­ta­tions est lit­té­ra­le­ment dans l’in­té­rêt des oppo­sants. Otpor ! fabri­quait même des t‑shirts réser­vés à ceux qui avaient été arrê­tés plu­sieurs fois. Et en avoir était deve­nu le truc à la mode à Belgrade.

Pour retour­ner l’op­pres­sion contre elle-même, on peut aus­si capi­ta­li­ser sur les abus de pou­voir dont on est vic­time. Les Pussy Riot sont deve­nues célèbres parce les auto­ri­tés ont inter­dit leurs concerts pro­vo­cants. Si le pou­voir les avait igno­rées, elles seraient res­tées incon­nues et sans impact. 

L’abus de pou­voir est une injus­tice facile à voir à et condam­ner : l’ex­ploi­ter per­met d’a­mas­ser des sou­tiens et de la popu­la­ri­té. Qu’il recule ou non à la fin, le pou­voir perd en répu­ta­tion : il s’at­taque à beau­coup plus faible… et il est mis en difficulté !

Affaiblir les liens sociaux

Une autre stra­té­gie face à l’op­pres­sion est d’atta­quer la répu­ta­tion des oppres­seurs et d’af­fai­blir leurs liens sociaux.

Dans une petite ville de Serbie, le poli­cier local était ter­ri­fiant et très bru­tal. La stra­té­gie a été d’af­fi­cher par­tout sa pho­to avec un mes­sage “Cet homme est une brute, appe­lez-le et deman­dez-lui pour­quoi il tabasse des enfants”, sui­vi de son télé­phone. L’affichage ciblait en par­ti­cu­lier les lieux fré­quen­tés la femme et les enfants du poli­cier (coif­feur, école). 

Ostracisés et mal vus par asso­cia­tion, ses proches vont deman­der des comptes au poli­cier. Tout son réseau social étant au cou­rant de ses actes, son sta­tut social est affec­té. Cette stra­té­gie de sha­ming (don­ner honte) a aus­si un effet psy­cho­lo­gique sur les oppres­seurs. In fine, le poli­cier est deve­nu moins bru­tal et moins moti­vé à sa tâche.

Augmenter le coût de l’oppression

Toute oppres­sion a un coût : elle sup­pose de la main d’œuvre, du temps et de l’argent. Ces res­sources ne sont pas en quan­ti­tés illi­mi­tées. Le tra­vail de l’ac­ti­viste est d’aug­men­ter le coût de l’op­pres­sion. Démotiver la police, lui faire perdre du temps à des tâches absurdes, ou faire fer­mer des hôtels sont des façons d’aug­men­ter ce coût.

[Julian Assange disait quelque chose de simi­laire en 2006 dans Conspiracy as Governance. Mais il s’in­té­res­sait au coût du secret (ver­sus celui de la trans­pa­rence), pas au coût de l’oppression.]

Popović rap­pelle que détruire des villes entières comme le fait Assad coûte de l’argent (des balles, des tanks, etc.). Pire, cela tue des citoyens pro­duc­tifs et arrête des entre­prises qui rap­portent de l’argent au régime : la base impo­sable d’Assad diminue.

Aux Maldives, l’é­co­no­mie dépend énor­mé­ment du tou­risme étran­ger. Les oppo­sants ont eu l’i­dée de contac­ter le guide tou­ris­tique Lonely Planet, pour leur par­ler de quelques figures de l’op­po­si­tion répri­mées au Maldives. En ajou­tant quelques lignes là-des­sus dans le Lonely Planet, ils savaient que cela aurait un impact sur les finances de l’État.

Honorer les martyrs

Enfin, les vic­times indi­vi­dua­li­sées d’un régime peuvent deve­nir des mar­tyrs. Ils sont des sym­boles et peuvent déclen­cher des réac­tions dans la popu­la­tion. En Iran, la mili­tante pro-démo­cra­tie Neda Agha-Soltan a été assas­si­née par Téhéran. Le gou­ver­ne­ment avait inter­dit son enter­re­ment au public. Le nom même de Neda ne pou­vait pas être prononcé.

Pour contour­ner cela et expri­mer un sou­tien, les Iraniens se sont mis à chan­ter et à mettre en son­ne­rie de télé­phone por­table des chan­sons men­tion­nant le pré­nom “Neda”, très com­mun en Iran. Là encore, la stra­té­gie est consiste à faire quelque chose de dif­fi­cile à inter­dire (voire de ridi­cule à inter­dire), mais qui est doté d’une valeur sym­bo­lique claire.

Popović résume les bases d’une révo­lu­tion non-violente :

  • com­men­cer petit mais voir grand
  • avoir une vision de la socié­té de “demain”
  • pra­ti­quer le dérisionnisme
  • retour­ner l’op­pres­sion contre elle-même

Mais ça ne suf­fit pas. Construire un mou­ve­ment solide capable de faire tom­ber le pou­voir prend du temps et demande de l’u­ni­té. Et c’est l’ob­jet des cha­pitres sui­vants, résu­més dans cet article.