J’ai lu Seconde main, une nouvelle économie des objets de Maurane Nait Mazi. On fait le bilan, et je note les éléments que j’ai trouvé les plus intéressants. Comme d’hab, c’est pas un résumé exhaustif.
La seconde main, on croit connaître. Maurane Nait Mazi dresse un portrait exhaustif de ce que ce que recouvre le terme, de la friperie solidaire aux plateformes, en passant par les enchères, les vide-greniers, ou les sections seconde main des grandes marques… Tout y passe.
Mais plus qu’une simple description, le livre se veut un révélateur des vraies logiques du secteur, au-delà les discours idéologiques et marketing. Loin d’être en marge du capitalisme consumérisme, la seconde main en épouse les dynamiques : elle devient un “nouveau neuf” qui ne remplace pas vraiment le neuf, mais s’articule avec lui.
On retrouve le geste de Flore Berligen dans Recyclage, le grand enfumage : partir d’un champ supposément connu (le recyclage) pour montrer comment il vit en symbiose avec ses adversaires déclarés (les déchets, le jetable, le plastique)… Au point d’en être un allié objectif, qui renforce ce qu’il prétend combattre. C’est exactement ce que fait Maurane Nait Mazi, à ceci près que le livre est aussi un panorama de la seconde main, pour confronter les clichés au terrain.
Contre l’impression d’un essor de la seconde main qui réapparaîtrait”, l’autrice rappelle que l’occasion a toujours existé. En réalité, c’est le neuf qui est récent. Pendant longtemps, produire était coûteux, complexe, et n’était pas possible de façon industrielle. Le gaspillage n’était pas une option, et la circulation des biens la norme. Ce qui change aujourd’hui, c’est que la seconde main devient une économie structurée, visible socialement, et où les échanges s’accélèrent.
Secondes mains ou occasion ?
Maurane Nait Mazi explique qu’on peut opposer “occasion” et “seconde main”. L’occasion prend son sens actuel au 19e siècle, et désigne un objet qui a été utilisé, qui est dans un état particulier (usé) : c’est une catégorie marchande à part entière, encadrée juridiquement. En face, la “seconde main” parle seulement du trajet : le bien passe d’un propriétaire à un autre, sans précision. L’expression n’est pas encadrée, ce qui explique une part de son succès : on peut l’appliquer à n’importe quoi sans risque.
Le terme masque alors à la diversité des dynamiques, des flux, des motivations ou des acteurs en jeu. L’autrice propose de parler de la seconde main au pluriel : il y a des secondes mains, dont les logiques propres sont différentes et parfois antagonistes. Les modèles d’affaires de Vinted, BackMarket ou LeBonCoin n’ont rien à voir avec celui d’une ressourcerie solidaire, ou d’une marque qui déstocke.
Au cœur du capitalisme
Le spectre de la seconde main est si large qu’on y trouve les revendeurs, qui achètent des produits dans le seul but de les revendre plus cher (séries limitées, etc.). La spéculation renverse la logique ordinaire. Ce n’est plus la fonction et l’usage de l’objet qui font sa valeur : celle-ci vient précisément du fait que l’objet n’a jamais servi, qu’il ne sert pas à sa fonction initiale. Ces objets “morts” ou “fantômes” dessinent une seconde main spéculative où l’objet est un actif, comme sur un marché financier.
Du côté des plateformes, l’autrice rappelle que Vinted ambitionne d’être un nouvel Amazon, capable de vendre de tout. L’important devient la maîtrise d’une chaîne logistique et publicitaire sur laquelle s’adosse le profit. Coûteux en argent et en temps, le travail est délégué aux vendeuses Vinted, qui réalisent la partie la moins rentable de l’opération. La réussite de Vinted consiste alors à ne pas payer les étapes qui coûtent cher, tout en récupérant de la valeur sur des transactions.
Maurane Nait Mazi glisse alors une remarque sur la publicité. Si on fait de la publicité en ligne, on a besoin d’avoir de grandes quantités en stock. On ne va pas payer une pub et l’afficher partout si l’objet n’est disponible qu’en un seul exemplaire. L’industrie publicitaire favorise mécaniquement le neuf et les gros volumes. La seconde main est par construction plus difficile à promouvoir. De fait, on voit des pubs pour Vinted ou autre, mais pas des pubs pour les objets eux-mêmes1.
La place des femmes
L’autrice remarque que la seconde main est le lieu de quelques réussites entrepreneuriales féminines. Il y a plus de femmes qui y réussissent… Mais aussi beaucoup de femmes qui y sont exploitées. De la gestion des déchets textiles au Ghana à la charge mentale liée aux ventes Vinted, les femmes sont à la fois actrices et cibles du secteur. J’ai pas tout noté, mais c’est les pages 85 à 96.
La partie sur Vinted rappelle qu’en amont d’une annonce, il y a un tri des objets à vendre, souvent opéré par des femmes. Il y a ensuite le shooting, la création de l’annonce, la réponse aux messages, la mise en colis, l’envoi, et la gestion après-vente. Un travail long, globalement pas rémunéré, et qui expose au sexisme en ligne. Les messages Vinted aussi sont un lieu d’agression sexiste.
Des lieux et des émotions
Parmi ce que j’ai vraiment apprécié dans le livre, il y a un panorama des lieux physiques de la seconde main. L’autrice raconte les vide-greniers, les self-services (j’y viens), les bouquinistes, les Emmaüs, les bibliothèques d’objets, ou les trocqueries sans argent. Elle décrit la fripe chez Guerrisol, dans les dépôts-vente ou les fripiers à la mode. Elle aborde la seconde main dans les grands magasins, en salle des ventes, en mont-de-piété, et aborde même la réparation en prison. C’est un témoignage vaste et riche de toutes les lieux de la seconde main.
J’ai particulièrement aimé la partie sur les marchés aux puces en libre service. Hyper-rationalisés, ce sont des espaces où on dépose un objet à vendre dans un casier, avec un prix et un code barre. Un acheteur ou une acheteuse déambulera ensuite dans l’espace et pourra le payer et le prendre. Aucun contact humain. Un modèle qui nous vient des pays nordiques, et qui existe en France sous l’enseigne Au vide-grenier.
Autre aspect franchement original, Maurane Nait Mazi fait le tour des émotions associées à la seconde main. Dégoût, peur du sale, honte d’être pauvre, fierté d’être écolo, amour de l’objet, ou jeu à chiner et échanger : le chapitre creuse notre lien émotionnel la seconde main. De quoi écrire un livre entier là-dessus.
Dégoût, récupération et amour
De ce chapitre, je retiens trois éléments. D’abord, le malaise, le dégoût et la peur liée au sale dans la seconde main. Il y a une angoisse liée à la contagion dans l’objet qui a déjà été à quelqu’un d’autre. Je pense que l’illustration la plus nette, c’est les sextoys d’occasion. Ils sont nettoyés avec soin et plus propres que tes doigts, mais y’a une gêne. En miroir, les objets neufs semblent hygiéniques… alors qu’ils diffusent des colles, peintures, plastiques et des substances toxiques. Le neuf est dangereux sans que ça se voit, mais c’est l’occasion qui dégoûte.
Ensuite, le livre parle des tentatives artistiques de faire de la seconde main un marqueur contre culturelle (Janis Joplin, Kurt Cobain). Elles ont échoué, et finie par être avalées et réappropriées par le système. Si les stars portent des jeans déchirés, on vendra des jeans déjà déchirés ; s’iels portent des chemises bas de gammes pas cher, on vendra les mêmes une fortune. Mention à part pour Pomme, qui renonce au marketing pour customiser des objets d’occasion uniques. Ce qui devient un merch collector, c’est un objet unique customisé par ou pour l’artiste.
Enfin, l’autrice explique comment l’amour des objets, leur insertion dans une histoire personnelle est instrumentalisé et vidé de son sens. Il existe un marketing autour des objet pre-loved (déjà aimés), qui sert à rendre acceptable l’achat de seconde main de luxe. On achèterait un objet qui a déjà été “chéri par quelqu’un d’autre” (mais pas au point de le garder, hein). Ce marketing tranche pourtant avec d’autres réalités.
Les plateformes en ligne veulent un objet standardisé, sans émotion ni histoire, réduit à un “article” abstrait dans un panier. Elles incitent à un commerce sans contact physique, où l’argent même n’est échangé que via la plateforme (la cagnotte Vinted, les paiements via LeBonCoin). L’histoire de l’objet devient même un frein à sa vendabilité. Une dédicace dans un livre peut avoir une valeur sentimentale, une note dans les marges peut faire sourire. Mais pour Gibert Joseph, ce sont des défauts : la singularité de l’objet est une marque de non-qualité2.
L’importance de la matière
Pendant longtemps, la matière de l’objet faisait foi : elle témoignait de sa robustesse, de sa valeur. Aujourd’hui, la promesse est rompue : ça ressemble à du cuir, mais c’est du plastique, ça semble solide, mais ça se délite en trois lavages. La matière n’a pas le temps de vieillir, parce que l’objet ne survit pas au temps. Il ne survit pas à l’usage lui-même. Fonctionnellement, ça ressemble à un vêtement, matériellement, c’est un emballage jetable.
Retourner dans le passé ramène une certaine qualité, et le vintage prend un intérêt au-delà de l’esthétique. Mais il n’y a pas assez véritable vêtements anciens : le néo-vintage prend la relève. On produit du neuf qui ressemble au vieux, faussement patiné, disponible en masse, et qui résume le passé à une esthétique sans histoire. Dans le meilleur des cas, on simplifie le passé pour n’en garder qu’une version idéalisée de façon rétrospective. Dans le pire, on cherche à tromper, à vendre un vintage de contrefaçon.
Avec la seconde main, il faut penser au coût par usage, pas au prix d’achat. La durabilité du produit et de sa matière retrouvent une importance. Un t‑shirt à 3 € qu’on ne porte que deux fois revient à 1,5 € par usage. Sa fragilité le rend plus cher qu’on ne pense. Un t‑shirt à 10 € porté 7 fois coûte finalement moins cher : 1,4 € par port. En déconnectant les conditions de production et la durée d’usage réelle des objets, la fast fashion a rendu les prix illisibles. Des objets fonctionnellement semblables peuvent avoir le même prix, alors qu’ils n’ont aucun rapport en termes de qualité.
La contrefaçon
La seconde main est aussi le lieu de la contrefaçon. Vendu sans preuve d’achat, l’objet n’a que sa matière visible pour parler. Une contrefaçon n’a plus besoin d’être parfaite pour tromper, il suffit qu’elle soit crédible : un objet d’occasion peut bien avoir des défauts. Ajouté à cela la vente en ligne où les photos (cadrage, éclairage) peuvent mentir, et il est facile de distribuer des contrefaçons sous couvert d’occasion.
Pour récupérer un marché, suivre la tendance et lutter contre les faux, les marques de luxe se mettent elles aussi à la seconde main. Elles contrôlent scrupuleusement la diffusion de leurs produits, et émettent des certificats d’authenticité. Ironiquement, ces certificats fournissent un nouvel appui aux fraudeurs : on a vu des faux sacs vendus avec des certificats valides, car les faussaires avaient contrefait… les certificats eux-mêmes.
Écologie et dark seconde main
Plusieurs études scientifiques montrent que la seconde main a un potentiel écologique énorme. Mais les discours qui la présentent comme extérieure au marché du neuf ou opposée au capitalisme sont faux. À mesure qu’elle se structure comme secteur économique, la seconde main adopte les codes et les logiques du neuf, voire les renforce.
Mauraune Nait Mazi parle de “dark seconde main” pour désigner un changement dans les logiques d’achat. On acquiert en prévoyant d’emblée de revendre ou donner. On ne compte pas utiliser ou garder longtemps l’objet : on anticipe sa remise en circulation. L’achat devient alors une décision réversible, et les freins à l’achat. L’objet a un défaut ? On doute qu’il soit adapté ? Peu importe ! La perspective de s’en débarrasser rend plus tolérant à l’erreur. De fait, la seconde main excuse, voire légitime, une forme de surconsommation.
Sauf que pour être écologique, la seconde main doit se substituer à l’achat neuf, pas s’y sur-ajouter. Or la substitution va dépendre du type de bien. Les vêtements d’occasion remplacent plus souvent du neuf, là où un équipement numérique va plutôt se sur-ajouter3. Pour certains produits, le transport et le reconditionnement conduisent aussi à plus d’impact écologique en occasion qu’en neuf (ex : le petit électro-ménager).
Aux États-Unis d’Amérique, une étude montre que l’occasion ne se substitue généralement pas au neuf. Elle se consomme de la même façon. On achète moins cher, mais ça ne réduit pas les volumes ou le renouvellement. Les comportements de consommation restent stables, mais on observe un décalage entre les discours et pratiques effectives. L’idée que l’occasion soit intrinsèquement écologique est fausse.
Fast fashion et écologisation
Qui achète de la seconde main ? Souvent les mêmes que celles et ceux qui prennent de la fast fashion. Le cliché qui oppose des personnes irresponsables et des écolos ne tient pas. Un vêtement peut passer entre de nombreuses mains, servir un temps court à chaque fois, et être revendu. Sa durée de vie totale n’est pas forcément allongée. Au passage, chaque personne se sera sentie validée : si je réussis à revendre, c’est que j’avais raison d’acheter au départ.
On ne sait plus si la seconde main ralentit la production, ou si au contraire elle la rend acceptable. Si elle ralentit les flux, ou si elle améliore la circulation des objets. D’autant qu’à côté des appropriations de la seconde main par des militant⋅es écolos, il y a une “écologisation” de la seconde main par les acteurs économiques eux-mêmes. Pour ces derniers, l’écologie devient un argument marketing central – mais parfois malhonnête.
Déstockage, erreur de commande, produits juste déballés, ou retournés sous 30 jours : une part non négligeable de ce qui est vendu comme “seconde main” est en réalité du neuf. C’est particulièrement évident au vu des volumes proposés par certains vendeurs, qui n’hésitent pas proposer des centaines d’objets identiques. La seconde main devient alors un débouché. En interdisant la destruction des invendus, la loi Agec a paradoxalement accru le phénomène : puisqu’on ne peut plus détruire le neuf, on prétend qu’il est de seconde main pour s’en débarrasser.
Seconde main-washing
Maurane Nait Mazi veut montrer que la seconde main ne remet pas en cause le productivisme et ne réduit pas les volumes produits. Elle est une ressource symbolique, qui détourne l’attention et masque la continuité des pratiques réelles. Au lieu de servir à transformer le modèle actuel, la seconde main permet de le légitimer et de l’absoudre. Elle normalise l’économie linéaire et ne devient plus qu’un discours, de la communication.
Dans ce contexte, on peut parler de blanchiment (washing). Le livre mentionne des marques dont les boutiques en ligne proposent 90% de fins de série sous l’onglet “seconde main”. L’idée est simplement d’écouler le stock en se donnant un vernis écolo adapté à l’époque.
L’autrice termine par une référence à Jean Baudrillard dans Simulacres et simulations. La seconde main est un simulacre au sens de Baudrillard : elle est un signe qui remplace le réel. L’image qu’on projette de la seconde main est décorrélée de sa réalité concrète. Cette image masque la réalité derrière un discours critique, qui remplace la connaissance du réel. Force est de constater que ça marche.
Notes
- On peut contester en évoquant les “mises en avant” payantes sur LeBonCoin et autres. Mais ce ne sont pas des publicités au sens strict. Ces mises-en-avant se font sur les plateformes elles-mêmes, pas sur des espaces externes. Elles constituent aussi un revenu immédiat pour la plateforme, qui fait payer l’utilisateurice. ↩︎
- Bizarrement personne n’a encore eu l’idée de vendre plus cher les livres qui marquent la présence de son dernier propriétaire. ↩︎
- Je généralise depuis le texte, qui précise que chez Easy Cash (qui vend beaucoup de numérique, de bricolage ou d’instrument de musique) la substitution est de 16%. À l’opposé, Vestiaire collective a un taux de substitution de 80%. ↩︎
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