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Gouverner par les besoins ? Pas si vite

La ten­ta­tion de mettre les besoins au centre de l’ac­tion poli­tique est grande, sur­tout en éco­lo­gie. Mais l’i­dée de “besoin” est plus dif­fi­cile à manier que ce qu’on croit.

L’idée de besoin est par­tout en éco­lo­gie. On réflé­chit sur “ce dont on a besoin”, on cri­tique les “besoins arti­fi­ciels”, ou encore on pro­pose de gou­ver­ner en met­tant les besoins au centre (ser­vices public, etc.)… Sauf qu’on ne peut pas défi­nir des besoins sans ren­voyer à des normes. Mais qui défi­nit ces normes ? Comment ? Dans quels objec­tifs ? Mettre les besoins au centre de la socié­té est plus com­pli­qué qu’il n’y paraît.

Philosophiquement, on dis­tingue trois sens de “besoin” : ce qui est néces­saire “à la vie” (sans quoi un être vivant meurt) ; ce qui est néces­saire au “fonc­tion­ne­ment opti­mal d’un être vivant” ; et ce qui est néces­saire au “bon fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème” (vivant ou non). Tous les trois nous envoient dans le mur politiquement.

Ce qui est nécessaire à la vie

En ce sens, tous les besoins sont vitaux. Par défi­ni­tion, il n’y a que des besoins “néces­saires à la vie”. Problème : c’est assez dif­fi­cile d’i­den­ti­fier net­te­ment quelque chose dont l’ab­sence conduit à la mort1. Les êtres vivants résistent à des pri­va­tions extrêmes : ils ne meurent pas, ils sont juste de plus en plus faibles et dysfonctionnels.

Mourir est pen­sé comme un évé­ne­ment court, et il y a peu de choses dont la pri­va­tion tue rapi­de­ment. À part de l’eau, de l’air, de la nour­ri­ture, du som­meil, et une tem­pé­ra­ture vivable, les êtres humains n’ont l’air d’a­voir besoin de rien. Et encore, il n’y a que l’ab­sence d’air ou une tem­pé­ra­ture extrême2 qui tuent à très brève échéance. Le manque conti­nu d’eau, de nour­ri­ture ou de som­meil dérègle l’or­ga­nisme et abou­tit à la mort, mais ne tuent pas immé­dia­te­ment.

Si on en reste là, on peut se dire que les pri­son­niers et pri­son­nières des camps de concen­tra­tion avaient tous leurs besoins satis­faits. Les per­sonnes dans le coma aus­si, tant que l’hô­pi­tal leur apporte des nutri­ments. Ce n’est pas avec cet usage du mot qu’on va pro­po­ser un pro­jet politique.

Ce qui permet le fonctionnement optimal

Le deuxième sens de “besoin” est plus pro­met­teur. Un besoin est ce qui est néces­saire au fonc­tion­ne­ment opti­mal d’un être vivant. On défi­nit par rap­port à un résul­tat posi­tif, par rap­port à l’é­tat qu’on atteint. Celui ou celle dont les besoins satis­faits va bien, iel est “au mieux”.

Si mes besoins ali­men­taires sont satis­faits, je ne suis ni sous-ali­men­té, ni sur-ali­men­té. J’ai une ali­men­ta­tion équi­li­brée, aus­si bien sur la quan­ti­té de nour­ri­ture, que sur la qua­li­té des ingré­dients que j’in­gère. J’atteins un opti­mum, une sorte de per­fec­tion. Mon ali­men­ta­tion est exem­plaire, elle réa­lise au mieux une norme.

En défi­nis­sant “besoin” par “fonc­tion­ne­ment opti­mal”, on intro­duit sans le dire la notion de norme. Le com­por­te­ment “opti­mal” est celui qui cor­res­pond le mieux à une norme. Mais qui la déter­mine ? Par rap­port à quoi ? Et à qui s’applique-t-elle ?

La définition des besoins est politique

La science peut nous aider à déter­mi­ner des besoins bio­lo­giques géné­raux, com­mun à la plu­part des membres d’une espèce. Elle ne nous dit pas quels sont les besoins spé­ci­fiques de tel indi­vi­du de l’es­pèce, mais au moins on a un élé­ment de référence.

Mais quid de tout ce qui n’est pas stric­te­ment bio­lo­gique ? Disons un besoin en sécu­ri­té (ne pas être vul­né­rable), en recon­nais­sance (inté­gra­tion sociale), ou en loi­sirs (ne pas faire que sur­vivre). Tout ça sup­pose des enga­ge­ments théo­riques (dis­tin­guer le nor­mal de l’a­nor­mal) et poli­tiques (sur l’or­ga­ni­sa­tion de la vie à plusieurs).

Ce serait trop facile de défi­nir les besoins des autres de façon exté­rieure, sans les impli­quer, sans prendre en compte leurs voix et leurs vécus. Et pour­tant, c’est exac­te­ment ce que font les admi­nis­tra­tions et toutes les struc­tures pater­na­listes, qui pré­fèrent “gérer” des uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices, qu’é­cou­ter des per­sonnes qui sont leurs égales.

Et là, je ne parle impli­ci­te­ment que des besoins humains. Mais les ani­maux non-humains, les végé­taux et les autres êtres vivants ont des besoins. On vit avec et sou­vent grâce à eux. Limiter la poli­tique et les pro­jets éco­lo­giques aux besoins humains est immen­sé­ment réducteur.

Abandonner la notion de besoin ?

Quel que soit le sens qu’on prend de “besoin”, on arrive rapi­de­ment à des consi­dé­ra­tions intel­lec­tuelles com­plexes, qui vont géné­rer de longs débats. On ne peut pas sim­ple­ment dire : arrê­tons les besoins “arti­fi­ciels”, reve­nons à nos “vrais” besoins. Définir ce qui compte comme un besoin est une tâche intel­lec­tuel­le­ment dif­fi­cile. Le phi­lo­sophe Alexandre Monnin pro­pose d’é­va­cuer le sujet, en pri­vi­lé­giant la notion “d’at­ta­che­ment”.

Au lieu de pen­ser des “besoins”, on constate nos “atta­che­ments” concrets, ce qui nous lie actuel­le­ment à d’autres réa­li­tés pour sur­vivre. Par exemple, je constate mon atta­che­ment aux outils numé­riques, car ma sub­sis­tance dépend d’eux. Ma capa­ci­té à me nour­rir dépend du numé­rique (pour mon salaire, pour appro­vi­sion­ner mon pri­meur, etc.). Quand je conscien­tise l’im­pact éco­lo­gique et poli­tique de ce à quoi je suis “atta­ché” (ligo­té en vrai), je peux déci­der (ou non) de m’en déta­cher, de limi­ter ma dépen­dance et d’en construire d’autres.

Cette vision s’é­carte de l’i­dée de besoin comme inti­me­ment lié à des orga­nismes vivants. On pour­rait par­ler des atta­che­ments d’une entre­prise, d’un État ou d’une orga­ni­sa­tion. Elle cor­res­pond plu­tôt à un troi­sième sens de besoin, défi­ni comme “ce qui est néces­saire au bon fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème, machine ou d’un organisme”.

Je ne pense pas que ça fonc­tionne com­plè­te­ment. La notion de “besoin” fait par­tie du lan­gage cou­rant, tout le monde la connaît et l’u­ti­lise, mal­gré des défauts qui passent inaper­çus. Les chances de s’en extir­per dans un contexte de dis­cus­sions poli­tiques me semblent proche de zéro. 

Si un concept est mobi­li­sé par­tout, et que per­sonne n’en voit les défauts sauf les phi­lo­sophes, c’est pro­ba­ble­ment qu’il est utile en l’é­tat. Ça n’empêche pas de prê­ter atten­tion à ses pièges et ses limites. Satisfaire les besoins de toustes est un bon objec­tif, encore faut-il com­prendre que la défi­ni­tion même des besoins est com­plexe et politique.

Notes

  1. À sup­po­ser qu’on s’ac­corde sur ce que sont la mort ou la vie, ce qui est un bail phi­lo­so­phique en soi. ↩︎
  2. Je pense lit­té­ra­le­ment à la cuis­son et à la congé­la­tion. Au sens où on ne sur­vit pas dans un milieu trop chaud ou trop froid. ↩︎


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