Ce billet résume l’article L’ignorance blanche (2007) du philosophe jamaïcain Charles W. Mills. Ou plutôt, ce billet extrait ce qui m’intéresse dans l’article de Mills, ce que j’ai envie de retrouver facilement, sans tout relire.
Mills a déjà parlé d’ignorance blanche en 1997 dans son ouvrage majeur (Le contrat racial) mais moins en détails. Il en reparle en 2015 dans un article non traduit Global White Ignorance (L’ignorance blanche globale), où il s’intéresse à la dimension internationale du phénomène.
Tel que je lis L’ignorance blanche, c’est un article de philosophie de la connaissance (épistémologie). Mills y conteste des approches théoriques qui oublient que la connaissance est produite au sein de groupes sociaux. Il veut une approche sociale de la connaissance. Mais comme la société est profondément structurée par la race, il veut aussi une approche raciale de la connaissance.
Mills plaide pour une épistémologie sociale racialisée. Son propos n’est pas simplement de décrire ce qu’il appelle “l’ignorance blanche”, c’est aussi de fonder la légitimité de son approche épistémologique, en montrant comment les autres approches sont défaillantes. Ce sont des théories de la connaissance émises depuis un point de vue qui les rend incapables de produire des savoirs véridiques.
Mills s’insère dans un paysage philosophique où il a des préférences. Par exemple, il dit que le constructivisme social est pour lui un “acquis”. Et qu’il croit à la notion de vérité (contrairement à d’autres). Son papier s’adresse d’abord à ses collègues philosophes, à des universitaires de métier.
Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse dans son article. Ce que je sélectionne, c’est sa description des caractéristiques de l’ignorance blanche. Voilà pour mon approche du texte. Et maintenant, mes notes de lectures.
Le contexte
L’épistémologie anglo-étatsunienne est mal placée pour penser les conséquences cognitives de la positionalité [le fait d’occuper une position sociale particulière, de genre, classe, race ‚etc]. Elle est aussi hostile à conceptualiser une ignorance à la fois structurelle et collective.
Dans cette tradition intellectuelle, les exemples de croyance fausses sont toujours individuels, abstraits et généraux. Ce sont des croyances fausses qui valent pour “tout le monde”, comme les illusions d’optiques. Mais après un changement venu par Willard V.O Quine, il est devenu possible de penser une épistémologie sociale chez les philosophes analytiques – ce que Karl Marx avait déjà initié un siècle avant.
En réalité l’idée d’un handicap cognitif collectif n’est pas complètement absente avant Charles Mills, mais elle n’est pas formulée comme une ignorance. Selon Mills, l’ignorance est en fait un corollaire de la théorie du point de vue : si un groupe minoritaire est privilégié cognitivement par sa position sociale, le groupe majoritaire doit être handicapé par sa propre position. [Je reprends le mot “handicap”, mais on pourrait parler d’un “avantage” et d’un “désavantage” structurel].
Mills utilise ici “ignorance” pour désigner à la fois des croyances fausses (se tromper) et l’absence de croyance vraie (ne pas savoir). Il note lui-même que c’est un choix théorique. Il remarque aussi que l’ignorance blanche a déjà été abordée de façon centrale ou secondaire par la littérature, mais pas par son propre domaine, la philosophie.
L’objectif du texte
À un moment, Mills explicite son objectif. Je ne trouve pas ça franchement clair ou aidant, mais je note :
Le projet que je [tente] d’entreprendre : examiner la “propagation de la désinformation”, la “distribution de l’erreur” […] au sein du “groupe social plus large” des blancs et des blanches, de leur “entité de groupe” et des “pratiques sociales” […] qui l’encouragent. (p. 99)
Dans ce chapitre, j’esquisse donc certaines pistes pour cartographier l’ignorance blanche et développer, en conséquence, des critères épistémiques pour la minimiser. (p. 101–102)
L’ignorance blanche en 10 points
Ce que je veux développer, c’est l’idée d’une ignorance, d’un non-savoir, qui n’est pas contingente, mais dans lequel la race – le racisme blanc et / ou la domination raciale blanche est leurs ramifications – joue un rôle crucial. (p. 102)
Il y a une dimension causale. Le racisme est une cause, qui produit sa conséquence, l’ignorance. De sorte que sans le racisme, cette ignorance spécifique n’existerait pas. Mills donne ensuite 10 caractéristiques de l’ignorance blanche :
1️⃣ L’ignorance blanche est un phénomène cognitif qui s’inscrit dans l’histoire. Elle suppose l’existence des blancs, qui sont une catégorie sociale construite avec la modernité, et qui n’est pas apparue de façon homogène, instantanée et universelle.
2️⃣ L’ignorance blanche est causée, directement ou indirectement, par la race. Elle est différente d’autres ignorance sans lien avec la race.
3️⃣ Il y a des cas où il sera très difficile de trancher s’il s’agit d’ignorance blanche, quand la causalité est indirecte.
4️⃣ L’ignorance blanche peut avoir des causes très larges : de la motivation raciste (la personne est raciste) à la causalité socio-structurelle (la personne n’est pas raciste).
5️⃣ L’ignorance blanche peut se manifester chez des personnes non-blanches. Elle n’est pas réservée aux blancs.
6️⃣ L’ignorance blanche peut produire des conditions où des visions inversent les préjugés et la hiérarchie raciale, sans remettre en cause la logique suprémaciste (ignorance noire1).
7️⃣ Le concept d’ignorance blanche doit englober une ignorance morale (ne pas savoir ce qui est bien ou mal, avoir des jugements moraux erronés).
8️⃣ L’ignorance blanche n’est pas le seul type d’ignorance collective fondée sur le privilège (ex : l’ignorance masculine).
9️⃣ L’ignorance blanche est une tendance cognitive : elle n’est pas uniforme ou inaltérable chez les blancs (les individus ne se résument pas à leur identité raciale).
🔟 Comprendre l’ignorance blanche doit conduire à essayer de la réduire ou l’éliminer. C’est un enjeu normatif, pas juste une description sociologique.
On voit que Mills ne décrit pas juste des caractéristiques factuelles, il pose ce qu’il veut que le concept fasse et contienne. Il exprime ses attentes vis-à-vis du concept d’ignorance blanche.
Comment la race affecte la connaissance
Mills aborde les processus de cognition (individuels, sociaux) et comment ils sont affectés par la race (p.105). Il traite successivement de la perception, la conception, la mémoire, du témoignage et des intérêts collectifs. Mêmes si ces éléments sont difficiles à séparer, car en interaction constante.
Perception
1️⃣ La perception a d’emblée une dimension sociale, car on perçoit à travers une matrice conceptuelle acquise socialement. [Cf. l’apprentissage de la langue]. Or un appareil conceptuel est affecté par les préjugés et les dominations au sein de la société qui le produit. Le cadre conceptuel filtre nos perceptions : celles qui le confirment sont privilégiées, celles qui vont contre sont marginalisées.
L’expansion de la domination européenne a fait que le cadre de pensée ethnocentré des Européens est devenu une norme de base (normativité blanche). Les Européens voient l’Europe comme un continent parce qu’ils en viennent, et que c’est de là qu’ils séparent le monde entre “eux” et “les autres”. Mais objectivement, ce n’est pas un continent géographique, c’est une région périphérique d’un grand ensemble.
Il y a une circularité qui rend quasi irréfutable la vision européenne des choses. Les Européens se pensent supérieurs, exceptionnels, et se désignent comme les seuls véritables êtres humains (= blancs). Et une fois le monde colonisé et les autres peuples dominés, les faits semblent accréditer la conception européenne, où les non-blancs sont ontologiquement inférieurs.
Conception2
2️⃣ Les choses sont perçues à travers des concepts qui orientent le rapport au monde. Le concept de “sauvage” sert à déshumaniser et à légitimer la domination : il implique une infériorité innée et exclut l’égalité avec les blancs. Il ne sert pas à connaître fidèlement le réel : les blancs qui le forgent ont d’emblée l’intention de nier la sophistication et l’humanité des peuples envahis. Le concept fait obstacle à la connaissance.
Aujourd’hui, c’est la “cécité aux couleurs” qui permet de maintenir l’hégémonie blanche. En affirmant que la race n’existe pas et en proclamant l’égalité de statut entre les personnes, on écrit une histoire commune qui efface le privilège blanc. Les discriminations structurelles, les avantages tirés par les blancs et le besoin de réparation des personnes non-blanches sont niés.
Les échecs et les difficultés des non-blanc⋅hes sont expliquées par des raisons individuelles ou culturelles. Les vraies racistes deviennent les personnes noires, qui continuent de dire que la race compte socialement. La normativité blanche se manifeste autrement que dans le passé, mais continue de freiner la connaissance.
Mémoire
3️⃣ La mémoire collective (ou sociale) joue un rôle dans l’identité sociale. C’est une mémoire construite par l’école, les commémorations, les statues, et qui fabrique un “nous”. La mémoire d’un groupe n’est pas celle d’un autre, et il peut y avoir des contre-mémoires dans les groupes minoritaires.
De la même façon, l’amnésie collective est le fruit d’un travail actif. Les blancs ont détruit les preuves (en Belgique par ex.), caché et minimisé les atrocités commises ; ils ont déformé ou menti sur les faits. L’amnésie blanche et la mémoire blanche (trompeuse) sont en relation étroite avec l’identité blanche.
La mystification du passé a des conséquences symboliques, sur l’identité du groupe, mais aussi concrètes. Elle entraîne une mystification du présent, où les inégalités ne sont plus explicables par Jim Crow (effacé) ou un privilège blanc (inexistant). Quand on adhère à ce passé fictif, il n’y a plus rien à réparer ou corriger dans le présent.
Cette amnésie collective produit aussi une amnésie individuelle. Les personnes blanches ont tendance à oublier la façon dont elles acquièrent des richesses (aide parentale, héritage) et à les attribuer faussement à leur travail.
Témoignage
4️⃣ L’oubli suppose toutefois qu’il y ait au départ quelque chose à oublier. Or le témoignage des personnes non-blanches est déconsidéré, à supposer qu’il soit sollicité et conservé. Les témoignages noirs sont jugés épistémiquement suspects. Ils sont rejetés a priori car possiblement faux… Ou à l’inverse rejetés car trop vrais pour être écoutés (déni).
Les personnes noires n’ont d’ailleurs pas toutes intérêt à témoigner : parler les expose parfois à des représailles (risque de mort). Même lorsqu’il y’a des témoignages, ils sont desservis par la faiblesse des ressources matérielles et culturelles pour les produire : sources orales, brochures peu imprimées, revues scientifiques noires marginalisées.
Les sciences sociales blanches ignorent les voix noires. Alors que nos connaissances s’appuient largement sur le témoignage, seules les perspectives blanches font autorité… de quoi reproduire les illusions blanches, qui tournent en circuit fermé.
Intérêts collectifs
5️⃣ Il est établi qu’à titre individuel, on peut faire preuve d’irrationalité motivée ou d’auto-illusion : nos distorsions cognitives sont causées par des intérêts personnels. Mills étend ça à l’ignorance collective blanche, qui est causée par l’intérêt des blancs au statu quo racial, qui leur procure des avantages objectifs. Les relations socio-économiques d’exploitation fondent l’ordre social et influent sur la cognition.
Bonus : Une ignorance blanche mondiale
Un résumé ultra-rapide de Global White Ignorance (2015). L’ignorance blanche est un phénomène mondial, au-delà de ses incarnations locales et historiques différentes, qui n’ont pas toujours le même contenu. Il y a des éléments communs [dans l’entreprise de nettoyer le passé].
D’abord, l’effacement de la centralité du racisme comme idéologie. La suprématie des blancs était un fait basique, admis et prouvé par les faits de domination globale. Le racisme n’était pas une théorie parmi les autres, c’était presque une méta-théorie, [qui englobe toutes les autres et dans lesquelles elles se déploient]. Ce n’est qu’après la Seconde guerre mondiale que les choses changent et qu’il y a une rupture, où le racisme devient subitement une déviance. Après les crimes nazis, il y a soudain besoin de nettoyer l’histoire des idées.
Ensuite, la suprématie blanche comme système de domination global est niée. Ça passe par la naturalisation l’approche cognitive blanche, la dévalorisation des capacités cognitives des personnes non-blanches et leur exclusion du [discours]. On “vole” l’histoire. Les blancs et les blanches de différents pays s’échangeaient des méthodes pour améliorer leur domination coloniale, mais on fait comme si ça n’avait pas été le cas. On fait comme si la révolution haïtienne n’avait pas un été un traumatisme global, une menace perçue comme telle par tous les blancs.
Cette réécriture de l’histoire permet d’oublier ou de ne pas apprendre l’étendue des atrocités commises, de ne pas s’appréhender comme un “envahisseur” (ce qu’étaient les blancs). Tout ça est nécessaire pour ne pas questionner l’injustice raciale actuelle.
Notes
- Mills parle de théories suprémacistes noires qui inversent la hiérarchie raciale posée à l’origine par les blancs, en mettant les noirs en haut de la hiérarchie. Ces visions décalquent la suprématie blanche de façon inversée, sans remettre en cause l’existence d’une hiérarchie raciale ou l’idée que la race soit biologique. ↩︎
- La séparation d’avec la section d’avant n’est vraiment pas explicite dans le texte de Mills. Je considère que la partie sur la conception commence p. 106 à la phrase “C’est de cette perspective inéluctablement biaisée”. J’ai hésité avec p. 107 (“À l’origine, donc, les concepts”), mais je pense que c’est plutôt la seconde partie de la section sur les concepts. ↩︎
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