Faire justice (fiche de lecture)

Cet article est une fiche de lec­ture du livre Faire jus­tice d’Elsa Deck Marsault (édi­tions La fabrique, 2023). Le livre aborde les pra­tiques puni­tives dans les milieux fémi­nistes et queer, et plus géné­ra­le­ment à gauche. Il pro­pose des pistes pour pen­ser une jus­tice trans­for­ma­trice, dans laquelle le conflit est une oppor­tu­ni­té pour amé­lio­rer le col­lec­tif et les rela­tions sociales.

L’ouvrage part de l’ex­pé­rience de l’au­trice dans les milieux fémi­nistes et queer et se foca­lise sur la prise en charge des vio­lences sexistes. Mais le pro­pos qu’il déroule vaut aus­si pour d’autres milieux mili­tants à gauche. Quand appe­ler la police n’est pas une option, les pra­tiques de jus­tice com­mu­nau­taires se déve­loppent, mais à quel prix ?

Enfin, le livre aborde l’in­fluence du néo­li­bé­ra­lisme et du capi­ta­lisme dans notre rap­port aux conflits, dans la façon dont on les gère, et sur­tout dont on les fuit. Selon l’au­trice, le mili­tan­tisme contem­po­rain est impré­gné par ces cou­rants, même chez celles et ceux qui les rejettent.

À propos de ce résumé

Je ne résume pas la 1re sec­tion du livre (“Dans la mêlée”), qui me semble cor­res­pondre à une simple intro­duc­tion. Je ne résume pas non plus la der­nière sec­tion (“Pour une jus­tice trans­for­ma­trice”) : je peine à syn­thé­ti­ser son pro­pos de façon inté­res­sante. Et aus­si j’ai déjà résu­mé quatre cha­pitres sur mon temps libre : je fatigue.

Chapitre 2 : épuisement militant et moralisme progressiste

Un militantisme fragmenté et miné

Les mili­tantes et mili­tants de gauche sont frag­men­tés en de très nom­breux col­lec­tifs. Cette situa­tion s’ex­plique en par­tie par notre inca­pa­ci­té à faire face à la conflic­tua­li­té, aux diver­gences d’o­pi­nion, aux rup­tures et à la nou­veau­té. Il est deve­nu com­pli­qué de créer des ponts et des soli­da­ri­tés éten­dues entre nous. Et ça, alors qu’on en a besoin pour faire face à la crise cli­ma­tique, à l’ex­trême droite et à la droite néolibérale.

Selon Elsa Deck Marsault, il y a des vases com­mu­ni­cants entre l’im­pu­ni­té des domi­nants et l’ex­trême niveau de rigueur au sein des milieux mili­tants de gauche. Notre impuis­sance face aux injus­tices mas­sives que nous consta­tons par­tout nous pousse à recher­cher une action effi­cace près de nous. On va essayer d’a­gir sur les militant·es de nos com­mu­nau­tés… Mais la rigueur qu’on déve­loppe nous ralen­tit et nous divise dans nos luttes.

Il y a mora­lisme pro­gres­siste fait d’in­ter­dits indi­vi­duels et d’in­jonc­tions, et qui se foca­lise sur les indi­vi­dus. Il rem­place en quelque sorte un pro­jet mili­tant fédé­ra­teur. Un pro­jet qui nous amè­ne­rait vers un futur enviable, et qui nous manque actuel­le­ment. On se foca­lise sur les indi­vi­dus et leurs com­por­te­ments parce qu’on a l’im­pres­sion qu’on n’a aucune prise sur les causes, sur les struc­tures d’oppressions. 

Notre façon d’a­bor­der les oppres­sions bina­rise les choses (fémi­nistes ver­sus anti-fémi­nistes, racistes ver­sus anti-racistes, etc.) et se résume au fond à scin­der les “bons” et les “mau­vais”. On passe d’une reven­di­ca­tion de jus­tice sociale à la une poli­tique iden­ti­taire, où ce qui importe est la recon­nais­sance de son iden­ti­té et de sa différence. 

C’est une posi­tion fata­liste et pas­sive, tour­née vers les ins­ti­tu­tions. Elle occulte notre capa­ci­té à agir et efface la vio­lence dont nous sommes aus­si capables. On se dit que “à force”, les domi­nants vont bien finir par voir l’in­jus­tice qu’on subit, et qu’ils nous accor­de­ront des choses.

Un néolibéralisme latent qui nourrit l’inaction

Ce mora­lisme pro­gres­siste décale l’ac­tion “poli­tique” du côté du lan­gage et du sym­bo­lique. La poli­tique devient une sorte de déve­lop­pe­ment per­son­nel, avec des célé­bri­tés (mili­tan­tisme d’in­fluence)… Et ça conduit à une posi­tion paradoxale.

On affirme que les struc­tures sociales qui nous condi­tionnent sont indé­pas­sables : dans une socié­té raciste, une per­sonne sera tou­jours raciste. En même temps, on nous ordonne de nous décons­truire indi­vi­duel­le­ment, tout en sachant qu’on ne pour­ra jamais le faire assez. D’un côté, on a une posi­tion où l’in­di­vi­du est construit par les struc­tures sociales ; de l’autre, une posi­tion typi­que­ment néo­li­bé­rale, où l’in­di­vi­du est tout puissant.

Ce para­doxe se double d’un refus de faire de la péda­go­gie et de l’ac­com­pa­gne­ment. Les per­sonnes de bonne foi (qui veulent s’a­mé­lio­rer) se retrouvent iso­lées, et la place accor­dée au débat et à l’in­tros­pec­tion dimi­nue. Au lieu de s’in­ter­ro­ger sur ce qu’on pense, soi, on assi­mile un caté­chisme rigide1. On milite les uns à côté des autres, pas ensemble. Cet iso­le­ment est un pro­duit du néo­li­bé­ra­lisme, mais il contri­bue à le protéger.

Par mora­lisme, on exerce contre les autres militant·es une vio­lence qui relève d’un véri­table sys­tème puni­tif. Cela conduit à un cli­mat anxio­gène : peur de l’er­reur, crainte des réac­tions agres­sives ou d’être ostracisé·e. On en arrive à blo­quer l’ac­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive. Le conflit et les désac­cords sont enter­rés, au lieu d’a­li­men­ter un mou­ve­ment poli­tique, quelque chose qui bouge et va de l’avant.

Chapitre 3 : Surenchère punitive

Un ostracisme organisé et contagieux

Le recours à la police est reje­té dans cer­tains espaces sociaux. Il y est admis que l’in­ter­ven­tion de la police va ajou­ter des pro­blèmes, et on pré­fère évi­ter. Les vio­lences subies dans ces espaces sont alors gérées en huis clos, et peuvent don­ner lieu à des excès.

Alors que ces espaces mili­tants se pré­sentent comme des lieux safe (sûrs), de repli, où l’on peut être en sûre­té vis-à-vis d’autres vio­lences, il peut aus­si s’y exer­cer des vio­lences sys­té­miques. Des indi­vi­dus servent de boucs émis­saires et subissent des vio­lences “cathar­tiques”, qui par­ti­cipent à éva­cuer la frus­tra­tion du groupe faces aux vio­lences exté­rieures et aux échecs militants.

Il y a des pra­tiques de har­cè­le­ment col­lec­tif qui se mani­festent notam­ment par l’os­tra­ci­sa­tion (can­cel­ling). On refuse d’in­te­ra­gir et d’é­cou­ter la per­sonne ostra­ci­sée, on l’ex­clut des lieux com­mu­nau­taires. Tout ça, sans prendre en compte les consé­quences pour la per­sonne et la vio­lence du procédé.

Dans le cas de l’ex­clu­sion d’un milieu queer, ça revient à for­cer la per­sonne à res­ter dans la socié­té hété­ro-patriar­cale, en la pri­vant des res­sources sociales (ami·es, par­te­naires sexuels et sen­ti­men­taux) et finan­cières (réseau pro, embauches). Cet ostra­cisme consti­tue une vio­lence psy­cho­lo­gique dif­fi­cile à per­ce­voir de l’extérieur.

C’est aus­si un phé­no­mène conta­gieux. Celleux qui ne l’ap­pliquent pas sont à leur tour vic­times d’os­tra­cisme. Le groupe attend que chaque membre soit intran­si­geant et se dis­so­cie de la per­sonne ostra­ci­sée, quel que soit leur lien ini­tial (amis, famille, etc.). On demande d’être aus­si intran­si­geant avec nos proches qu’a­vec des inconnu·es, au lieu d’es­sayer d’a­voir plus d’empathie pour tout le monde.

Un harcèlement actif et violent

Ce har­cè­le­ment peut pas­ser par le relais d’in­for­ma­tions non véri­fiées, ou floues, sur des situa­tions qu’on ne connaît pas – et dont on minore cer­tains aspects impor­tants. Cela peut aller jus­qu’à vou­loir faire jus­tice soi-même, avec des raids pour rava­ger l’ap­part d’une per­sonne ou des agres­sions physiques.

L’ouvrage donne l’exemple2 d’un homme bipo­laire qui se sépare d’une per­sonne non-binaire. L’homme va être har­ce­lé au nom de son trai­te­ment sup­po­sé injuste d’une per­sonne queer. Le fait qu’il soit bipo­laire est pas­sé à la trappe par ses har­ce­leuses. Dans un contexte anti-vali­diste, cet aspect n’au­rait peut-être pas été invisibilisé.

Dans ces pro­ces­sus de “jus­tice”, on voit sou­vent des tiers qui pré­tendent agir au nom d’une vic­time, mais qui rem­placent (voire silencent) sa voix. On ne s’in­ter­roge pas assez sur la moti­va­tion de ces tiers à prendre en charge ces situa­tions. Cela abou­tit à dépos­sé­der les pro­ta­go­nistes du conflit et de leur his­toire, au pro­fit d’une sorte de pro­cès populaire.

Elsa Deck Marsault note le ren­ver­se­ment opé­ré depuis les années 70. À l’é­poque, des fémi­nistes deman­daient des pro­cès pour les vio­leurs, mais s’op­po­saient à ce qu’ils aient une peine à la fin. À leurs yeux, punir un indi­vi­du vio­leur n’al­lait pas chan­ger la socié­té. Aujourd’hui, on voit plu­tôt des peines sans procès.

Ces tiers vont par­fois ver­ser dans la pure ven­geance. Au départ, leur demande est limi­tée : la per­sonne har­ce­lée doit recon­naître les faits, pré­sen­ter des excuses. Mais si elle s’exécute, le har­cè­le­ment s’am­pli­fie – avec des demandes sans aucune pro­por­tion avec les faits repro­chés, ni consi­dé­ra­tion pour les droits humains. Il y a l’i­dée que “rien n’est abu­sif quand on s’en prend à une per­sonne abu­sive”. On est dans un pro­ces­sus de déshu­ma­ni­sa­tion de l’autre.

Une violence délétère et non assumée

Quand on parle de légi­time défense, il y a deux cri­tères impor­tants : la pro­por­tion­na­li­té de la réponse et sa tem­po­ra­li­té (immé­diate). Ni l’une ni l’autre n’est res­pec­tée dans ces ten­ta­tives de “jus­tice”. On exclut sans limite de temps, de lieu ou de contexte. L’autrice rap­pelle que l’os­tra­cisme est beau­coup plus dur pour une per­sonne queer.

Privées du sou­tien de la com­mu­nau­té, exclues des cercles ami­caux et des réseaux qui aident à trou­ver du tra­vail ou un loge­ment, ces per­sonnes sont par­ti­cu­liè­re­ment iso­lées et vul­né­rables. Elles choi­sissent par­fois de démé­na­ger, mais ça n’empêche pas les rumeurs de cir­cu­ler, vu la taille limi­tée de la com­mu­nau­té queer.

Les per­sonnes qui com­mettent ces har­cè­le­ments refusent sou­vent d’ad­mettre leur propre vio­lence et ses consé­quences. Elles sont vio­lentes envers des per­sonnes qui ont mal agi et n’ont pas pris leurs res­pon­sa­bi­li­tés, mais elles-mêmes ne veulent pas prendre leurs res­pon­sa­bi­li­tés. De plus, on passe sous silence le fait que com­mettre des vio­lences a des consé­quences psy­cho­lo­giques néga­tives sur celles et ceux qui les com­mettent.

Parmi les méthodes d’ac­tion, la dénon­cia­tion publique nomi­na­tive (call out) s’est impo­sée. Mais elle a été éten­due à tout sans réflé­chir et sert de mesure de base, alors qu’elle était au départ un ultime recours. Face à un pou­voir poli­tique, cultu­rel ou éco­no­mique pro­té­gé de toute réper­cus­sion, la dénon­cia­tion publique a un sens. C’est un moyen de rompre l’impunité. 

Pourtant, on l’u­ti­lise désor­mais contre des per­sonnes qui n’ont aucun pou­voir, et même de façon ludique ou ini­tia­tique (“mon 1er call out”). Ce détour­ne­ment de l’ou­til est aus­si délé­tère parce qu’il mobi­lise l’at­ten­tion et la par­ti­ci­pa­tion de beau­coup de monde (relais du call out), pour un objec­tif final peu clair et comme résul­tat le harcèlement.

Chapitre 4 : Dynamiques collectives

Comment des col­lec­tifs pro­gres­sistes en arrivent-ils là ? Elsa Deck Marsault explique qu’il y a un rap­port de dépen­dance qui se crée entre l’in­di­vi­du et le col­lec­tif où il se sent bien, qui donne sens à des souf­frances qu’il a subies. Cette dépen­dance peut favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment d’une emprise du groupe sur la personne. 

Ça explique pour­quoi cer­taines per­sonnes se donnent à fond pour des col­lec­tifs qui ne leur rendent pas ou qui leur font du mal. Elles par­tagent le point de vue du groupe, y com­pris lorsque ce point de vue va contre leur inté­rêt indi­vi­duel. La sanc­tion qu’on leur impose est per­çue comme justifiée.

Au-delà de l’im­pli­ca­tion émo­tion­nelle, sociale, etc., il y a une dimen­sion maté­rielle à prendre en compte. Dans un col­lec­tif de type “habi­tat en groupe”, il y des enjeux comme “gar­der son domi­cile” ou “ne pas être viré de la col­lo­ca­tion”. Il peut y avoir des conflits d’in­té­rêt dan le col­lec­tif3.

Face à un conflit, la réponse par l’ex­clu­sion est la plus fré­quente que l’au­trice ait ren­con­trée, mais elle la trouve très contre-pro­duc­tive. L’exclusion peut être indis­pen­sable, mais elle devrait être limi­tée dans le temps et dans l’es­pace. Exclure prive le col­lec­tif d’une occa­sion de se trans­for­mer. Cela empêche de gar­der un lien avec la per­sonne exclue (et de gar­der un œil sur elle). L’exclusion dis­sout le pro­blème à court terme, mais le dys­fonc­tion­ne­ment à l’o­ri­gine du conflit et les pro­blèmes latents ne sont pas traités.

Le néo­li­bé­ra­lisme a influen­cé les luttes pro­gres­sistes. Le fémi­nisme des années 70 était en lutte à la fois contre les vio­lences sexistes et contre des sys­tèmes patriar­caux, colo­niaux et capi­ta­listes. Le fémi­nisme actuel est beau­coup plus en attente de l’État : il s’ap­puie sur la police et le sys­tème pénal. 

Le désir de liber­té col­lec­tive semble s’être effa­cé der­rière une aspi­ra­tion à l’é­man­ci­pa­tion indi­vi­duelle. On cherche la recon­nais­sance de son iden­ti­té et de ses souf­frances, pas à affron­ter les causes struc­tu­relles de l’op­pres­sion. Dans ce contexte, les pra­tiques puni­tives per­mettent de rega­gner du pou­voir. L’État et les ins­ti­tu­tions ne sont plus les seules à appli­quer les sanc­tions : la socié­té civile elle-même s’y met. La sanc­tion sociale et les moyens de contrôle sont alors plus ancrés que jamais dans la société. 

Chapitre 5 : Faire justice

La jus­tice puni­tive décrite plus haut est une jus­tice intra­com­mu­nau­taire, c’est-à-dire un “ensemble de réponses col­lec­tives et indi­vi­duelles concrètes qui dési­gnent un agis­se­ment comme non accep­table” (p.89). La notion ren­voie pour Elsa Deck Marsault à une jus­tice des­crip­tive (non pres­crip­tive) et à une jus­tice de ter­rain (un ensemble de réponses au sein de d’une communauté).

Elle est dif­fé­rente de la jus­tice trans­for­ma­trice, parce que cette der­nière porte un pro­jet poli­tique. La jus­tice trans­for­ma­trice vise à trans­for­mer la socié­té et ses membres. Elle part du pré­sup­po­sé que le conflit est une oppor­tu­ni­té de chan­ge­ment posi­tive pour toustes. Elle veut faire plus que sim­ple­ment résoudre une situa­tion de vio­lence particulière.

Elsa Deck Marsault s’in­té­resse aux pra­tiques non puni­tives. Elle voit dans la ges­tion des conflits et de la vio­lence une façon de rendre les rap­ports inter­in­di­vi­duels et sociaux plus éga­li­taires. À l’in­verse, le capi­ta­lisme, le colo­nia­lisme et la jus­tice ins­ti­tu­tion­nelle struc­turent les choses pour affai­blir des pans entiers de la population.

Il ne s’a­git pas d’a­bo­lir la vio­lence : la vio­lence est inhé­rente à nos socié­tés et à nos rela­tions. Mais on peut atteindre un seuil de vio­lence accep­table, où tout le monde de la même manière, sans discriminations.

Deux justices incompatibles

La jus­tice intra­com­mu­nau­taire “abo­li­tion­niste” et non puni­tive est une piste impor­tante, mais elle est incom­pa­tible avec l’u­sage d’une pro­cé­dure judi­ciaire ou pénale. On ne peut pas avoir les deux en paral­lèle : les attentes et les méca­nismes de ces deux jus­tices sont en contradiction.

Chaque fois que l’au­trice a ten­té de faire coexis­ter ces deux jus­tices ensemble, ça s’est sol­dé par un échec. Un exemple : la jus­tice trans­for­ma­trice va faire réflé­chir sur les alter­na­tives à la puni­tion. Mais si l’on porte plainte, on entre auto­ma­ti­que­ment dans une logique punitive. 

Dans un cas, on décide de punir ou non, et des puni­tions adap­tées. Dans l’autre, la puni­tion est pro­gram­mée et appli­quée par des tiers, quels que soient les besoins et attentes des pro­ta­go­nistes du conflit. Pour l’au­trice, les asso­cia­tions mili­tantes subissent aujourd’­hui un retour de bâton pour avoir usé des outils de la jus­tice punitive.

Se réapproprier le conflit

L’État et les ins­ti­tu­tions ont dépos­sé­dé la socié­té de la ges­tion des conflits. Ils ont orga­ni­sé leur mono­pole et se sont impo­sés comme inter­mé­diaires incon­tour­nables. Nous sommes deve­nus “pénalo-dépendant·es” et avons per­du les savoir-faire pour gérer les conflits sans sys­tème pénal.

Cela pro­fite à des acteurs qui génèrent des mil­liards d’eu­ros chaque année grâce aux conflits : avo­cats, ven­deurs d’armes pour la police, com­plexe indus­tria­lo-car­cé­ral. Et les poli­tiques ne sont pas en reste : le mono­pole sur la ges­tion des conflits amé­liore le contrôle des populations.

Cette cen­tra­li­sa­tion et cette dé-com­mu­nau­ta­ri­sa­tion de la ges­tion des conflits pro­vient en fait du capi­ta­lisme. Le capi­ta­lisme déper­son­na­lise la vie sociale : on ne connaît les gens que par leur rôle social (métier par exemple) et on évo­lue autour d’in­con­nus inter­chan­geables, pour les­quels on ne peut pas éprou­ver faci­le­ment d’empathie.

Les réseaux sociaux illus­trent bien ce phé­no­mène. Les per­sonnes y sont réduites à un pro­fil et à une série de traces numé­riques (publi­ca­tions, inter­ac­tions). On ignore la plu­part du contexte des per­sonnes, et on s’ap­puie sur beau­coup de pro­jec­tions. Quand un conflit éclate, on n’a pas les moyens de com­prendre le com­por­te­ment et ou les moti­va­tions de l’autre.

Cela pousse à se débar­ras­ser du conflit, soit par la fuite, soit en le délé­guant à d’autres (police, avocat·es, juges). À l’in­verse, quand il s’a­git de nos proches et du quo­ti­dien, on gère les conflits sans recours exté­rieur et on témoigne de nos capa­ci­tés à le faire.

L’intérêt des crises

Le conflit n’est pas for­cé­ment un mau­vais moment à pas­ser en atten­dant que ça se calme. C’est un dys­fonc­tion­ne­ment qui peut pro­duire de la rup­ture et de la nou­veau­té. Il révèle les ten­sions (conflits latents), les normes impli­cites et les rap­ports de pou­voir au sein d’un collectif.

L’autrice explique qu’un col­lec­tif passe en géné­ral par 3 étapes. La lune de miel d’a­bord, lorsque le col­lec­tif se crée autour de valeurs com­munes et qu’un “nous” se consti­tue. La sor­tie de lune de miel se fait lorsque les membres réa­lisent que le col­lec­tif n’est pas si homo­gène qu’ils et elles l’i­ma­gi­naient. Des ten­sions et des dis­sen­sions appa­raissent. Si le col­lec­tif sur­vit à cette 2e étape, arrive un moment d’ac­cep­ta­tion et de matu­ra­tion. On apprend à coexis­ter mal­gré les désac­cords et à recon­naître l’al­té­ri­té inhé­rente à tout groupe.

Le conflit est inhé­rent à tout col­lec­tif, mais on peut l’af­fron­ter de plu­sieurs façons. Si on pola­rise les pro­blèmes sur quelques per­sonnes, on peut obte­nir un apai­se­ment rapide, [mais au prix qu’on a vu plus haut]. Si l’on prend le temps de tra­vailler les normes du groupe et ses dys­fonc­tion­ne­ments, on obtient une solu­tion plus pérenne.

Les conflits et les émotions

Se réap­pro­prier les conflits demande de reprendre le contrôle de nos émo­tions et de nos récits. Il faut tra­vailler notre rap­port à nos émo­tions pour réus­sir à abo­lir le sys­tème pénal. Ce sys­tème nous dicte le scé­na­rio de nos conflits : il nous dit quoi en pen­ser, ce qu’on peut en attendre (puni­tion, rédemp­tion), ce qu’il est accep­table de res­sen­tir et d’ex­pri­mer. Il appau­vrit nos options.

La diver­si­té de nos émo­tions et de nos besoins après un fait de vio­lence n’est pas pris en compte par le sys­tème pénal. Les faits et leur carac­té­ri­sa­tion juri­dique passent devant les réper­cus­sions psy­cho­lo­giques pour les pro­ta­go­nistes. Nos argu­ments et nos res­sen­tis n’ont de poids que dans la mesure où ils cor­res­pondent aux attentes de la jus­tice institutionnelle.

Il y a plu­sieurs rai­sons de se pas­ser de professionnel·les du conflit. Mais la prin­ci­pale est ce qu’on peut faire mieux. Nous avons les res­sources et la créa­ti­vi­té pour prendre en charge ces conflits nous-mêmes, de façon col­lec­tive et non puni­tive. Cela sup­pose de mettre en com­mun nos savoirs et nos expé­riences sur les conflits, et de ren­for­cer nos capa­ci­tés à débattre et à com­mu­ni­quer. Cela per­met au pas­sage de ren­for­cer nos liens sociaux et notre inté­gri­té personnelle.

J’arrête ici le résu­mé de l’œuvre pour insé­rer une cri­tique qui semble par­ti­cu­liè­re­ment visible à ce niveau du texte. Comme dit plus haut, je ne résu­me­rai pas le der­nier chapitre.

Si la ges­tion du conflit est com­mu­nau­taire, on voit mal com­ment prendre en charge les conflits avec des gens de pas­sage, qui n’ap­par­tiennent pas à la com­mu­nau­té. Que faire aus­si des conflits entre des gens pro­ve­nant de com­mu­nau­tés dif­fé­rentes ? Ou quand les per­sonnes appar­tiennent à plu­sieurs com­mu­nau­tés à la fois4 ?

L’intérêt d’une jus­tice extra-com­mu­nau­taire, c’est pré­ci­sé­ment de four­nir un cadre com­mun pour gérer des conflits entre des per­sonnes très dif­fé­rentes, et qui n’ont peut-être aucune moti­va­tion à gérer le conflit, puis­qu’elles ne par­tagent rien (ni lieu de vie, ni valeurs ou normes). C’est le sens même du libé­ra­lisme poli­tique d’a­voir pro­po­sé un cadre se vou­lant neutre, pour per­mettre à des visions du monde diverses de cohabiter.

On peut aus­si ne pas vou­loir appar­te­nir à une com­mu­nau­té, ou ne pas vou­loir gérer les conflits du tout (avec ou sans inter­mé­diaire). Si le capi­ta­lisme déve­loppe la déper­son­na­li­sa­tion des rap­ports sociaux, il ne faut exclure qu’il y ait un goût pour ça : pour l’a­no­ny­mat et l’in­vi­si­bi­li­té, pour être juste une facette de soi auprès de cer­taines per­sonnes, et juste une autre ailleurs, sans jamais être for­cé à la cohérence. 

À l’op­po­sé, le pro­jet d’Elsa Deck Marsault sup­pose un inté­rêt et un goût pour la com­mu­nau­té. Il sup­pose une capa­ci­té et un goût pour s’in­ves­tir, pour amé­lio­rer les choses. Quitte à être trop pes­si­miste, j’ai peur que cer­tains et cer­taines appré­cient la posi­tion pas­sive, le rôle de spectacteur·ice, et même de voir les choses brûler.

Notes

  1. C’est moi qui le dit comme ça, c’est pas dans le texte. ↩︎
  2. Exemple fic­tif. Pour des rai­sons de confi­den­tia­li­té, les exemples de har­cè­le­ment du livre sont des construc­tions à par­tir de plu­sieurs faits réels. ↩︎
  3. Je com­prends ça en deux sens. D’une, les membres d’un groupe peuvent avoir des inté­rêts qui entrent objec­ti­ve­ment en conflit. De deux, cer­tains membres peuvent avoir inté­rêt à orien­ter la réso­lu­tion d’un conflit d’une façon plus qu’une autre, en rai­son de leur inté­rêt propre dans la situa­tion. ↩︎
  4. Exemple : les pro­ta­go­nistes du conflit évo­luent dans plu­sieurs com­mu­nau­tés (locales, thé­ma­tiques) où iels peuvent se croi­ser. Quelle com­mu­nau­té prend en charge le conflit ? ↩︎

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