Là-Haut (Up) de Disney véhicule un message à la limite du supportable. Sous prétexte de film familial, on vous explique que : (1) votre vie ne vaut que pour avoir des enfants, (2) vous devez abandonnez vos rêves, parce qu’ils ne produisent jamais rien de bon.
Là-haut raconte l’histoire d’un jeune scout et d’un vieil homme aigri. Un vieux veuf décide de partir réaliser le rêve de sa vie : aller explorer une contrée lointaine. Pour cela, il accroche des ballons d’helium à sa maison et décolle vers la dite contrée. Un scout se retrouve par erreur embarqué dans l’expédition et le vieillard doit faire avec. Au départ hostile au gamin et centré sur son objectif, le vieux finit par abandonner son rêve et rentrer avec le scout. Il lui servira de père de substitution, l’enfant étant orphelin de père. Je passe sur les différentes péripéties, je mentionnerai celles qui sont utiles plus loin.
Le film commence par ce qui est un authentique court-métrage. Pendant 1/4 d’heure, on nous présente une histoire cohérente, intéressante, mais totalement close sur elle-même. C’est celle de la vie du petit vieux. Enfant, il était passionné par les explorateurs de pays lointains et sauvages. Il s’imaginait aventurier et jouait à cela avec son amie de l’époque. Son amie devient sa femme, et tous les deux vivent une vie globalement heureuse. Toujours rêveurs, ils économisent pour faire “le” voyage de leur vie et partir à l’aventure. Les aléas de la vie sont ce qu’ils sont, et ils doivent plusieurs fois renoncer à leurs économies pour différents motifs.
À un moment, ils essaient d’avoir un enfant. La femme fait une fausse couche et ils sont tous les deux très bouleversés. Mais ils s’en remettent. Parce que leur vie n’est pas centrée sur l’enfant. Elle tourne autour d’un rêve commun : le voyage à l’aventure. Ne pas avoir d’enfant n’est pas un traumatisme dans leur vie. À la fin du court, la femme meurt et ils n’ont pas réalisé leur rêve. C’est le point négatif, mais ça n’entache pas le reste. On vient de nous conter l’histoire d’un couple heureux, qui a réussi à s’aimer longtemps malgré les difficultés. Et c’est triste qu’ils n’aient pas réalisé leur rêve, mais ils ont été heureux.
Mais à partir de là, tout ce qui va être dit sera en contradiction avec le “court métrage” initial. Là-Haut souffre d’une construction bancale et contradictoire. Bancale : on a d’abord une histoire close, puis une nouvelle histoire qui se greffe sur cette histoire indépendante. Contradictoire : le film transmet un message inverse du “court” de départ.
Sans enfants, ta vie n’a aucun intérêt
Le film compare deux visions de l’existence. La vie “tournée vers les enfants” et celle “tournée vers les rêves”. Le couple heureux était tourné vers les rêves. Leur rêve et leur passion était le ciment de leur couple. C’est pour ça qu’il se remettent de ne pas avoir d’enfant. Après la mort de la femme, ce rêve est toujours vivant chez le vieillard. Et il veut le réaliser pour lui et pour sa femme. Sa femme est toujours présente : la maison où ils ont vécu représente sa femme. Faire le voyage avec la maison, c’est le faire avec sa femme. C’est achever le rêve de leur vie commune.
Mais ce genre de vie, le film nous explique qu’il ne vaut rien. À la fin des deux heures, le vieux rentre chez lui. Il n’a pas installé sa maison là où il rêvait de le faire. Il ne finira pas ses jours là bas. Il a choisi de sacrifier son rêve pour s’occuper du scout. C’est aussi incroyable que ça. Le vieil homme renonce au projet de toute sa vie, à ce qui l’a rendu heureux avec sa femme pendant des années. Et il l’abandonne pour manger des glaces avec un scout crétin qu’il n’avait jamais vu avant l’action du film.
Le message est clair. Contrairement à tout ce que laissait penser le début du film (le “court métrage”), la vie du vieux était incomplète. Il lui manquait quelque chose d’important. D’irremplaçable. Quelque chose qui vaut plus qu’une vie d’amour : un môme. Et pas un môme intelligent, affectueux, ou aimable. Non non. Le scout est caractérisé comme un parfait idiot. Il n’a rien de sympathique dans le personnage.
Et bien ça, ça vaut mieux que 40 ans de vie commune.
Réaliser ses rêves ? Vous êtes fous !
Il n’y a pas que ça. Là-Haut explique aussi que réaliser ses rêves, c’est une mauvaise idée. Cela ne conduit qu’à la folie, la violence, et l’isolement. Rien que ça. Non content de nous dire qu’il faut vivre pour faire des enfants, Là-Haut nous explique que les autres façons de penser l’existence sont nocives.
Au début du film, le futur couple idolâtre un aventurier, un Indiana Jones de l’époque qui visite les pays sauvages. Un jour, il disparaît et plus personne n’en entend parler. Plus tard, quand le vieux et le scout sont arrivés dans LA contrée tant désirée, l’aventurier ré-intervient. Le vieux découvre que l’aventurier était resté là suite à un quelconque problème l’empêchant de repartir.
Sauf que son idole est devenue folle. L’aventurier a clairement tué les derniers voyageurs passés le voir. Et il compte probablement tuer le vieux et le gamin. Resté dans la jungle pendant des années, il a perdu la tête. Marlon Brando n’a qu’à bien se tenir. La situation offre bien sûr la péripétie finale. L’aventurier devient l’antagoniste principal, les actions s’enchaînent, et le vieillard doit choisir entre l’enfant et la maison. La maison représentant à la fois sa femme et son rêve.
Le message du film est complet. D’un coté, on a soutenu le modèle de vie proposé (= la vie ne vaut que pour avoir ou élever des enfants). De l’autre, on a critiqué le modèle de vie concurrent. Le tout dans un film dont l’incohérence laisse coi. Si Là-Haut avait d’emblée expliqué que la vie du couple était insuffisante. Si l’on nous avait présenté un couple détruit par l’absence d’enfant. Ou qui n’arrive pas à être heureux. Un couple pour qui leur rêve devient une façon d’échapper à l’échec de leur parentalité. Pourquoi pas.
Mais non. Là-Haut raconte la vie heureuse d’un couple comblé qui parvient à se remettre de tous les aléas de leur vie. Et pourquoi ? Parce qu’ils sont unis par un rêve. Un rêve qui compte tellement, que le veuf va tenter de le réaliser avec sa femme, même après sa mort. Et le film nous explique ensuite qu’il ne faut pas se fier à cela. On aurait tort de penser qu’ils ont vraiment été heureux et comblés. Et le vieux à tort de vouloir réaliser son rêve.
À la toute fin, la maison du vieux se pose à l’endroit qu’il souhaitait atteindre. Le vieux ne l’atteint pas. C’est la maison, seule, qui, portée par le vent, finit par atterrir à la destination souhaitée. Qu’est ce à dire ? Que son rêve s’est réalisé tout seul ? Non. Que son rêve s’est réalisé quand même ? Non. En fait, la scène à l’air d’être là “parce qu’on voyait bien qu’il fallait que ça finisse comme ça”. Mais le message de cette scène a été vidé de son sens.
Le deuil et les vivants
Une lecture complémentaire du film est d’y voir l’histoire d’un deuil. Le vieil homme fait le deuil de sa femme morte et cesse de ressasser le passé pour se tourner à nouveau vers les vivants. Il doit arrêter de ne penser qu’à sa femme morte et à l’échec de leurs projets. Sa tentative de rejoindre le pays merveilleux est illusoire. Sa femme ne reviendra pas. Leur rêve ne pourra plus être réalisé de toute façon. Il ne fait que continuer une logique qui, comme son idole l’aventurier, le mènera à la folie. Le scout est alors le facteur qui le ramène à la vie, qui lui fait reprendre goût à l’existence.
C’est aussi le message du film. Le problème est que ce message est obscurcit par celui dont j’ai parlé ici. En donnant une présentation extrêmement positive de la vie du couple, il minore totalement l’absence de deuil du vieillard. L’aigreur du personnage semble liée à la bêtise de ceux qui l’entourent (les promoteurs immobiliers, le scout), pas à un moteur intrinsèque. Son caractère n’est pas à expliquer par la mort de sa femme, mais semble une réaction acceptable au vu de l’idiotie du scout et de l’infamie des promoteurs.
Mieux construit et mieux balancé, La-Haut aurait pu exprimer son message sur le deuil. L’histoire d’un vieil homme tourné vers le passé, comblé de regrets, sans avenir. Mais cela ne colle pas avec ce qui a été fait. À la place, on voit un petit vieux vindicatif, qui vit dans le passé, mais qui se tourne vers des projets grandioses de voyage en ballon. Il n’est pas à regretter un temps révolu : ce temps n’a jamais été fini pour lui. Ce que le film voudrait nous faire voir comme un passé clos est encore du présent pour le vieux. Il n’essaie pas de faire revivre sa femme et rêve : il ne sont pas morts, parce que la maison est devenue sa femme. Le vieux continue un processus positif et extrêmement touchant.
Et c’est pourquoi le message sur le deuil ne passe pas. Là-Haut est écartelé entre deux messages. Un volontaire mais invisible (le deuil) et un inconscient mais omniprésent (avoir des enfants et abandonner ses rêves). Il laisse un mauvais goût dans la bouche, et la qualité du film s’en ressent.
Précision d’usage, je n’ai pas revu le film pour le post. J’ai vu Là-Haut une fois, ça m’a suffit. Entre temps j’ai pu constater qu’on retrouvait peu ou prou son excrecrable message dans d’autres Disney (La princesse et la grenouille). Les deux films sortaient la même année, ça devait être l’air du temps.
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