Le point de vue zéro déchet

Faire du “zéro gas­pillage, zéro déchet”, c’est adop­ter un cer­tain point de vue sur le réel. Point de vue qui explique cer­tains défauts et échecs du mou­ve­ment. Dans cet article, je pré­sente ce point de vue, pour mieux voir ce qu’il a de pro­blé­ma­tique ensuite.


En résu­mé : Le zéro déchet part d’ob­jets concrets pour nous faire réa­li­ser l’im­por­tance de la matière dans l’é­co­no­mie. Il nous fait prendre conscience de notre posi­tion de pou­voir dans la socié­té, et réflé­chir à com­ment l’u­ti­li­ser au ser­vice des droits fon­da­men­taux des autres… Quitte à sacri­fier notre inté­rêt per­son­nel. C’est une cri­tique de l’é­co­no­mie mon­diale qui pousse à agir dans l’in­té­rêt com­mun de l’hu­ma­ni­té. Problème : ce point de vue pour­rait bien embar­quer un impen­sé colo­nial, aus­si par­ta­gé par d’autres écologies.

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Le zéro déchet n’est pas qu’un ensemble de pra­tiques, c’est aus­si un point de vue par­ti­cu­lier sur le réel, une façon d’aborder les choses. Dans cet article, j’explique “l’effet que ça fait” de vivre zéro déchet : com­ment on jus­ti­fie ses pra­tiques, com­ment on se rap­porte au monde. Mais pour­quoi pré­sen­ter ce point de vue ?

D’abord, parce que le zéro déchet pos­sède des limites intel­lec­tuelles qui sont par­ti­cu­liè­re­ment visibles quand on expli­cite son point de vue. Ensuite, pour com­prendre cer­tains échecs stra­té­giques et tac­tiques du mou­ve­ment au regard de ces limites. Enfin, et sur­tout, parce qu’étudier le point de vue zéro gas­pillage per­met de sai­sir quelque chose de la colo­nia­li­té au sein de l’écologie en France.

Le per­son­nel de l’écologie poli­tique et mili­tante est sou­vent blanc, éco­no­mi­que­ment favo­ri­sé, et par­fois les deux. Mais pour réa­li­ser une socié­té sobre et juste (ou décrois­sante), il va fal­loir convaincre au-delà. Et ça n’arrivera pas si les éco­lo­gistes n’interrogent pas sérieu­se­ment leur propre colonialité.

Analyser le “point de vue zéro déchet” est un pas dans ce sens. Avec ce billet je pose les bases : je décris com­ment fonc­tionne l’approche zéro gas­pillage du point de vue de celui ou celle qui l’adopte, dans un exer­cice d’introspection. Mon objec­tif est d’étudier les impli­cites et les limites du mou­ve­ment dans un pro­chain billet.

L’objet comme étape de la matière

Le zero waste pro­pose de regar­der les objets qui nous entourent pour y voir leur sys­tème de pro­duc­tion. Il s’agit de prendre une réa­li­té concrète, devant nous, et de l’utiliser pour rendre visible des pro­ces­sus de fabri­ca­tion, de dis­tri­bu­tion, des usages, et une ges­tion de sa fin de vie comme déchet. C’est une méthode pour prendre conscience des impacts éco­lo­giques d’un bien ou d’un ser­vice, en amont et en aval d’une étape donnée.

Ce livre dans ma main, d’où vient-il ? Comment a‑t-il été trans­por­té jusqu’à moi ? Et avant ça, com­ment a‑t-il été fabri­qué ? D’où vient son papier, ses encres, sa colle, ses fils ? Quelle est l’histoire de la matière que je tiens entre les doigts ? Ce papier a été du bois. Quand ? Où est la forêt dont il a été cou­pé ? Combien de pétrole les tron­çon­neuses et les camions ont-ils consom­mé ? Quels pro­duits chi­miques ont blan­chi ce papier ? Combien de res­sources ont été mobi­li­sées pour édi­ter, impri­mer, pro­mou­voir, vendre, et fina­le­ment ame­ner cet objet devant moi ? L’idée est de remon­ter le tra­jet de sa matière, puis d’imaginer la suite.

Parce que main­te­nant, qu’est-ce que je fais du livre ? Est-ce que seule­ment je le lis ? Jusqu’à la fin ? Est-ce qu’il reste inutile des années dans ma biblio­thèque ? Peut-être que je le remets en cir­cu­la­tion (don, prêt, vente…). Peut-être que je le découpe pour faire des col­lages. Que je le jette au recy­clage, qu’il finit en décharge ou en inci­né­ra­tion. Chaque option a un impact éco­lo­gique dif­fé­rent, et je décide laquelle réa­li­ser. Bien sûr, j’ignore ce qui va vrai­ment se pas­ser, mais je connais les pro­ba­bi­li­tés. Les choses jetées à la pou­belle ne sont pas mira­cu­leu­se­ment sau­vées par des fées : il y a trop de pou­belles et pas assez de fées.

Le zéro gas­pillage nous habi­tue à voir dans les objets une simple étape, un état tem­po­raire de la matière. L’important ce n’est pas cette étape, mais le par­cours entier : tout ce qui a pré­cé­dé et tout ce qui sui­vra. Le zero waste met l’analyse de cycle de vie au cœur de son rap­port aux choses. L’organisation de la pro­duc­tion compte plus que l’objet produit.

Une vision à l’échelle mondiale

Parce que les chaînes de valeur et de pro­duc­tion sont depuis long­temps mon­dia­li­sées, le zéro gas­pillage est de fait un mou­ve­ment qui pense à l’échelle glo­bale. Le zero waste veut prendre en compte la des­truc­tion pro­duc­ti­viste depuis la mine de cuivre en Amérique latine, jusqu’aux rivières de plas­tiques d’Asie du Sud-Est, en pas­sant par les décharges de maté­riel élec­tro­nique en Afrique.

Le mou­ve­ment s’interroge sur les entrées et les sor­ties du sys­tème de pro­duc­tion mon­dial. Qu’est-ce qu’on pré­lève dans le milieu ? Qu’est-ce qu’on y rejette ? Pour quels besoins ? S’il faut exca­ver des cen­taines de kilos de terre, détruire des éco­sys­tèmes et pol­luer les eaux pour fabri­quer 150g de smart­phone irré­pa­rable et vite obso­lète, est-ce une bonne affaire ? Pour qui ? Pour com­bien de temps ? Le zéro gas­pillage ramène les quan­ti­tés de matières mobi­li­sées à leurs usages atten­dus et aux béné­fices pour l’humanité dans son ensemble.

Le pro­blème d’un gobe­let en car­ton n’est pas le déchet qu’il devient quelques secondes après usage, mais que son exis­tence repose sur des infra­struc­tures com­plètes, des modèles d’affaires et des chaînes de “valeur” orien­tées vers ce genre de produit.

Le gas­pillage matière com­mence avant même la construc­tion de l’usine de vais­selle jetable, quand cer­tains décident de consa­crer l’énergie, le sable et les métaux à un pro­jet sans ave­nir éco­lo­gique. Le pro­blème du pro­duit qu’on jette, c’est l’usine qui reste, l’organisation de l’économie mon­diale autour de struc­tures qui ne pro­duisent que des ruines.

Une critique économique

Le zéro gas­pillage remet la matière au centre de l’économie, parce qu’elle per­met de satis­faire les besoins humains. Le mou­ve­ment s’intéresse à la res­source pen­sée dans sa dimen­sion maté­rielle. Par contraste, des approches simi­laires peuvent insis­ter sur l’énergie (le Shift Project par exemple) ou sur la bio­di­ver­si­té (qu’on appré­hende comme “réser­voir” ou “ser­vice éco­sys­té­mique”)1.

Ce recen­trage per­met d’opérer une cri­tique des théo­ries et acti­vi­tés éco­no­miques domi­nantes. Avec elles la matière ne compte pas : tout se passe comme si elle n’avait aucune valeur, comme si le sub­strat du réel n’existait qu’à peine. Le zéro déchet affirme l’inverse : la matière compte, elle consti­tue le monde et nous per­met d’agir sur lui.

Nos éco­no­mies orga­nisent plus le gas­pillage que la pro­duc­tion. Notre sys­tème pré­tend qu’il est ration­nel de gas­piller les res­sources maté­rielles, pour opti­mi­ser ses res­sources finan­cières. Peu importe qu’on dégrade, détruise, pol­lue notre milieu, si on gagne de l’argent. C’est une façon de pen­ser qui prend les choses à l’envers, qui ren­verse l’ordre des causes et des conséquences.

La valeur de l’air qu’on res­pire ne vient pas de sa capa­ci­té à être échan­gé sur un mar­ché pour faire du pro­fit. Elle vient de sa capa­ci­té à satis­faire un besoin humain. Si quelqu’un vous disait que l’air ne vaut rien, car on ne peut pas en tirer d’argent, vous pour­riez légi­ti­me­ment lui répondre qu’il passe à côté du sujet. Pas sim­ple­ment qu’il a tort, mais qu’il n’a rien com­pris au fonc­tion­ne­ment le plus basique du réel.

Nos éco­no­mistes n’hésitent pour­tant jamais à dire que seule compte la valeur d’échange des biens et ser­vices, sans aucune forme de connexion avec des besoins ou la maté­ria­li­té. Que la valeur d’une entre­prise peut varier d’une seconde à l’autre, alors que rien dans le monde n’a chan­gé. Qu’une fausse inno­va­tion numé­rique, sans appli­ca­tion ni public, peut valoir des mil­lions2. Ou qu’on peut rava­ger des éco­sys­tèmes entiers pour faire pas­ser des routes dédiées à des voi­tures pol­luantes, et que c’est “ren­table”.

Les ten­ta­tives de don­ner un prix à la nature ou à la bio­di­ver­si­té illus­trent de la façon la plus abou­tie le ren­ver­se­ment qu’opère notre sys­tème éco­no­mique. Elles témoignent d’une inca­pa­ci­té à se rap­por­ter au réel autre­ment qu’en termes de flux finan­ciers. On en vient à culti­ver des champs pour trans­for­mer la nour­ri­ture en car­bu­rant ou en car­ton. Tout en impor­tant des légumes de l’autre bout du monde, comme si leur trans­port et leur condi­tion­ne­ment n’avait aucun impact.

Le point de vue zéro déchet nous met face à cette mys­ti­fi­ca­tion et à son absur­di­té. Il casse l’illusion d’un monde imma­té­riel et rap­pelle que pro­duire nous force à uti­li­ser de la matière, à choi­sir pour quoi, pour qui, et com­ment. Il révèle l’injustice et le gas­pillage sys­té­mique au cœur de nos éco­no­mies. Une situa­tion qui pour­rait prê­ter à rire, si elle n’était pas sinistre.

Un repositionnement individuel

Le point de vue zéro gas­pillage ne limite pas à repo­si­tion­ner la matière et les objets au sein d’un sys­tème de pro­duc­tion mon­dial. Il pro­pose de s’y repo­si­tion­ner soi-même, en tant qu’individu sin­gu­lier. Faire du zéro déchet, c’est inter­ro­ger sa place dans le gas­pillage géné­ra­li­sé, se deman­der com­ment on par­ti­cipe à la des­truc­tion orga­ni­sée, et com­ment l’arrêter.

En pre­nant conscience de ma posi­tion, je mesure mon impact et trouve des moyens d’action depuis là où je suis. Je découvre mon pou­voir en tant que consom­ma­teur, en tant que tra­vailleur, et plus lar­ge­ment comme maillon d’un sys­tème social et poli­tique. La ques­tion est alors de savoir com­ment exer­cer ce pouvoir.

Je ne peux pas empê­cher IKEA de fabri­quer des meubles peu solides, presque jetables, et d’inciter sans cesse à leur renou­vel­le­ment dans une logique de fast déco. Mais je peux prendre soin de mes meubles, savoir les répa­rer, les remettre au goût du jour, et ne les chan­ger que contraint. Faute d’arrêter la chaîne de pro­duc­tion, je peux ralen­tir la demande, retar­der le moment où j’aurais besoin de consom­mer. Je peux me détour­ner de la consom­ma­tion et culti­ver d’autres par­ties de mon exis­tence, dans une sorte de boy­cott à durée illi­mi­tée3.

Mais peut-être que je peux empê­cher IKEA, si ma posi­tion me donne un pou­voir suf­fi­sant. Parce que je suis, par exemple, financeur·e, action­naire, dirigeant·e d’IKEA, homme ou femme poli­tique d’influence, ou même jour­na­liste. Dans ces cas-là, le zéro gas­pillage, c’est d’utiliser mon pou­voir là où il est le plus effi­cace, pas de m’épuiser en petits gestes. Réduire le gâchis ne passe pas uni­que­ment par une liste d’actions indi­vi­duelles sté­réo­ty­pées (com­pos­ter, ache­ter d’occasion, etc.) : c’est un spectre d’actions dans les­quelles choi­sir selon sa posi­tion et son pouvoir.

Si je conçois des pro­duits réel­le­ment utiles, le zéro déchet c’est pro­ba­ble­ment l’éco­con­cep­tion. Si je finance des pro­jets, c’est peut-être de reje­ter ceux incom­pa­tibles avec une socié­té sobre. Et ain­si de suite : l’objectif est de stop­per le gas­pillage aus­si près de la source qu’il m’est possible.

De l’objet aux personnes

Il y a trois pro­ces­sus en tout : on repo­si­tionne l’objet au sein d’un sys­tème de pro­duc­tion mon­dial, puis on s’y repo­si­tionne soi-même, et enfin on y repo­si­tionne les autres. L’objet sous mes yeux rend visible le cycle de la matière, un retour sur moi me fait com­prendre ma place dans ce cycle, et ma place dans ce cycle me per­met d’imaginer celle des autres.

La matière de l’objet créée un lien entre les êtres humains impli­qués dans son cycle de vie. Elle relie celles et ceux qui extraient des maté­riaux bruts, qui les trans­forment, dis­tri­buent les pro­duits finis, les uti­lisent, et ceux qui les traitent une fois deve­nus des déchets. L’objet devant moi me per­met de pen­ser le sys­tème de pro­duc­tion comme un pro­ces­sus social, géré et opé­ré par des êtres humains.

Le t‑shirt que je porte est le résul­tat d’un tra­vail. Son par­cours com­mence dans les champs de coton en Chine, en Inde ou aux États-Unis. Sa matière me relie à celles et ceux qui l’on fait pous­ser, qui ont récol­té ce coton. Quelles sont leurs condi­tions de vie ? Comment ma demande en vête­ments neufs, pas cher, à la mode, et vite livrés, affecte-t-elle leur exis­tence ? Est-ce qu’elle fait peser un risque sur leur sur­vie et sur les droits ? En détrui­sant leur san­té, leurs milieux natu­rels, leurs res­sources en général.

La matière du fil tisse un lien entre toutes les per­sonnes impli­quées dans la pro­duc­tion du t‑shirt. À chaque étape, je peux me repo­ser les ques­tions pré­cé­dentes. Qu’en est-il de celles et ceux qui tra­vaillent dans les fila­tures tex­tiles ? Ou à coudre les pièces du tis­su ? Comment vivent les employé·es de l’industrie du trans­port et de la logis­tique ? Depuis celles et ceux qui ont mis ce t‑shirt dans un car­go en Chine, jusqu’à cel­leux qui l’ont livré dans un point relais de ma ville.

La pro­duc­tion n’est pas un pro­ces­sus auto­ma­ti­sé. C’est un pro­ces­sus social. Ce sont des rela­tions entre être humains. Elles engagent des choix poli­tiques, des soli­da­ri­tés et des inter­dé­pen­dances. Avec qui on se lie, et com­ment on se lie. De qui veut-on dépendre ? Qui veut-on sou­te­nir ? Le zéro gas­pillage engage à pen­ser à ces per­sonnes, à s’intéresser à leur situa­tion, et à créer des liens différents.

Ce t‑shirt ne sera pas tou­jours avec moi. À un moment, il sera usé, pas­sé de mode, déchi­ré ou plus à ma taille… Faire du zéro déchet, c’est réflé­chir à celles et ceux à qui je le confie après moi, à qui je trans­mets cette matière. On ne fabrique pas le même monde en don­nant son t‑shirt à des proches, en le ven­dant sur Internet ou en le met­tant dans un conte­neur à vête­ments. On ne passe le relais ni aux mêmes per­sonnes, ni aux mêmes pro­jets. Et quel que soit mon choix, l’incertitude demeure : ce t‑shirt pour­rait bien finir en décharge à mettre en dan­ger des vies au Ghana4. Peut-être que le moins ris­qué, c’est de le gar­der chez moi et d’en faire un chiffon.

Prendre en compte des intérêts

Avec le zéro gas­pillage, on se pro­jette au-delà de sa posi­tion et de son inté­rêt per­son­nel. On tente d’agir en pre­nant en compte les inté­rêts d’autres per­sonnes dans la chaîne de pro­duc­tion. L’action zéro déchet n’est jamais orien­tée autour d’un inté­rêt pure­ment indi­vi­duel : elle tente d’intégrer les impacts sur toutes les par­ties pre­nantes, sur toutes celles et tous ceux qui vivront des consé­quences directes et indi­rectes de l’action. Refuser les bou­teilles en plas­tique par exemple. Ce n’est pas seule­ment une his­toire de gas­pillage des res­sources et de pol­lu­tion. C’est aus­si un moyen d’agir dans l’intérêt de celles et ceux qui vivent aujourd’hui sub­mer­gés par des déchets plastiques.

Mais le point de vue zéro gas­pillage va plus loin. En l’adoptant, j’assume de prio­ri­ser l’intérêt d’autres acteurs et actrices sur mon inté­rêt indi­vi­duel direct. Je peux mettre mon inté­rêt au second plan et agir consciem­ment contre cet inté­rêt. Prenez la répa­ra­tion. Bien sûr que faire répa­rer un grille-pain coûte trop cher ! Que c’est plus long, plus pénible et plus com­pli­qué que d’en rache­ter un d’occasion. Mais qui va payer le coût éco­lo­gique et humain de son trai­te­ment comme déchet ? Quelle terre va être pol­luée par ce maté­riel mis en décharge ? par son recy­clage sau­vage ? Qui sera à inha­ler les vapeurs de son plas­tique fon­du, dans l’espoir d’en extraire des métaux ? Et où ?

En déci­dant de faire répa­rer un objet, j’agis sou­vent contre mon inté­rêt éco­no­mique direct, mais en faveur de l’intérêt d’autrui. J’accepte de payer un coût éco­no­mique plus fort à mon niveau, pour évi­ter des coûts éco­lo­giques et humains plus loin dans le cycle de vie du pro­duit. J’utilise le pou­voir dont je dis­pose pour pré­ve­nir ou com­pen­ser des injus­tices connues ou prévisibles.

Attention. Ce n’est pas que faire du zéro déchet implique de tou­jours mettre ses inté­rêts au second plan. Mais c’est une pos­si­bi­li­té qui existe et dont la part n’est pas négli­geable. Elle est cohé­rente avec une façon de voir glo­bale où l’intérêt de celui qui agit n’est jamais le seul pris en compte lors d’une déci­sion. Ce qui carac­té­rise le zéro gas­pillage est peut-être jus­te­ment cette radi­ca­li­té : accep­ter de mettre au second plan son inté­rêt de pri­vi­lé­gié, dès que pos­sible, mais sans pour autant sans cher­cher à le faire à tout prix. Si je n’ai pas le pou­voir d’intégrer l’intérêt des autres à ma déci­sion, je recon­nais que je n’ai pas ce pouvoir.

Pourquoi renoncer ?

Mais pour­quoi agir ain­si ? Je pro­pose trois hypo­thèses. La pre­mière, c’est que cela per­met de main­te­nir une image posi­tive de soi : en embras­sant l’approche zéro gas­pillage, on se voit comme une per­sonne altruiste, qui se sacri­fie, presque un sau­veur. Ce n’est pas à exclure, mais ça n’est pas inti­me­ment lié à cette idéologie.

La deuxième hypo­thèse est que le zéro déchet pos­sède confu­sé­ment une dimen­sion morale. Il s’articule impli­ci­te­ment autour de valeurs comme les droits humains, l’égalité ou l’impartialité. Si la socié­té de gas­pillage nuit objec­ti­ve­ment aux droits des per­sonnes, et que ces per­sonnes sont nos égales, alors leurs inté­rêts ne doivent pas comp­ter moins que les nôtres.

Je peux renon­cer à boire un bubble tea dans un gobe­let jetable, parce que je prio­rise le droit à un envi­ron­ne­ment sain pour celles et ceux qui subissent la pol­lu­tion due aux embal­lages. Mon confort ne prime pas sur leurs inté­rêts. Si mon inté­rêt ne cor­res­pond pas à un droit impor­tant, il peut pas­ser après celui d’une autre per­sonne dont un droit fon­da­men­tal est en jeu.

L’horizon d’un intérêt commun

Troisième hypo­thèse : à l’instar d’autres éco­lo­gies, le zéro déchet sup­pose sans le dire que tous les inté­rêts fon­da­men­taux se rejoignent. En pri­vi­lé­giant l’intérêt d’une autre per­sonne, je ne vais pas vrai­ment contre le mien : j’agis dans mon inté­rêt indi­rect, au détri­ment de mon inté­rêt direct. Au fond, tout le monde gagne à main­te­nir une pla­nète vivable. Personne n’a véri­ta­ble­ment inté­rêt à accep­ter le gas­pillage des res­sources. Face au chaos cli­ma­tique et au risque sur le vivant, les inté­rêts de tous et toutes se rejoignent, même à long terme et indirectement.

Condamnés à par­ta­ger un même espace Terre, à se répar­tir ses res­sources et à subir ensemble les consé­quences des socié­tés de gas­pillage, tous les être humains aurait des inté­rêts com­muns. Une idée qu’on retrouve plus ou moins expli­ci­te­ment dans nombre d’écologies.

Faire du zéro gas­pillage, c’est agir depuis sa posi­tion en pre­nant en compte l’intérêt de l’humanité. Là où d’autres éco­lo­gies pensent l’intérêt de tout le vivant, le zero waste est anthro­po­cen­tré : il s’intéresse spé­ci­fi­que­ment à l’intérêt des humains.

Une méthode pour changer de regard

On pré­sente sou­vent le zéro déchet comme un ensemble de pra­tiques concrètes : ache­ter en vrac, en consi­gné, d’occasion, faire répa­rer, etc. C’est une liste incom­plète et sté­réo­ty­pée. Si on appro­fon­dit un peu, le zéro gas­pillage est plu­tôt une méthode : une série de règles pour choi­sir quelles pra­tiques mettre en œuvre selon le contexte. Il n’y a pas d’action zéro déchet en soi, indé­pen­dam­ment d’une situa­tion donnée.

Beaucoup d’actions peuvent être zéro déchet, tant qu’elles contri­buent à réduire le gas­pillage à la source : l’entretien et la main­te­nance par exemple, car le soin des choses évite d’avoir à répa­rer ou rem­pla­cer. Et les pro­po­si­tions d’action les plus fré­quentes peuvent aus­si être source de gas­pillage. Acheter en France des vête­ments d’occasion impor­tés des États-Unis réduit bien les déchets, mais assez peu le gaspillage.

Le cœur du zéro déchet n’est pas donc une série de pra­tiques, mais des prin­cipes métho­do­lo­giques, comme les 5R ou la méthode BISOU. Avec cet article, j’ai ten­té d’illustrer une autre méthode zero waste : celle qui per­met de chan­ger de regard, de pen­ser le sys­tème éco­no­mique et social autrement.

Mon témoi­gnage sur la dimen­sion psy­cho­lo­gique du zéro déchet montre que ce n’est pas seule­ment un point de vue. C’est aus­si une méthode pour apprendre à adop­ter ce point de vue, une série de ques­tions à se poser, qui amènent à une prise de conscience éco­lo­gique et sociale.

Voilà pour le point de vue zéro déchet. Si la recons­ti­tu­tion que j’en fais est évi­dem­ment liée à mon expé­rience per­son­nelle, je pense qu’elle sai­sit bien quelque chose de plus géné­ral au sein du zero waste. On va main­te­nant pou­voir s’intéresser à la cri­tique du point de vue zéro gas­pillage et à son impen­sé colo­nial. Un impen­sé qu’on pour­rait retrou­ver dans d’autres écologies.


Vous avez lu ce billet jus­qu’au bout (mer­ci ❤️) et vous pra­ti­quez le zéro déchet ? J’aimerais votre avis. Ce billet part de mon expé­rience, et j’ai besoin des autres pour savoir à quel point mon vécu est repré­sen­ta­tif (ou pas).

Est-ce que ce que je raconte vous semble fidèle à votre expé­rience du zéro déchet ? Est-ce que ça cla­ri­fie des choses sur les­quelles vous ne met­tiez pas de mots ? Ou bien est-ce que ça vous semble faux, aller trop loin, ou encore autre chose.

Bref, n’hé­si­tez-pas à lais­ser un com­men­taire (même si on est en 2024), à m’é­crire un mail ou à venir en dis­cu­ter sur le Fédiverse.


Notes

  1. Ce n’est pas que le zéro déchet ne pense pas du tout ces choses, mais ce n’est pas son point de départ. On peut inté­grer la bio­di­ver­si­té, l’énergie, et autres aux pré­oc­cu­pa­tions zéro gas­pillage en pen­sant ces élé­ments comme des res­sources. Mais ça sup­pose de déjà bien com­prendre le zéro déchet. ↩︎
  2. À titre d’exemple : en 2014, une appli­ca­tion mobile publiée un 1er avril a été éva­luée entre 5 et 10 mil­lions de dol­lars, puis a reçu un finan­ce­ment d’1,5M$. Sa seule fonc­tion­na­li­té : envoyer le mes­sage “Yo” à ses amis par mes­sage texte ou en noti­fi­ca­tion audio. Deux ans plus tard, le pro­jet était aban­don­né (lien en anglais). Ce n’est mal­heu­reu­se­ment pas un cas iso­lé. ↩︎
  3. Un tel dés­in­té­rêt n’est pas ano­din : le plus grand risque pour une indus­trie, c’est que ses clients aban­donnent tout inté­rêt pour son pro­duit, qu’ils n’y pensent même plus et consacre leurs esprits, leur temps et leur argent à autre chose. Une per­sonne qui change de bou­cher fait perdre à un client à son ancien com­merce, pas à l’industrie de la viande. Une per­sonne qui devient dura­ble­ment végé­ta­rienne est per­due pour la cause. Dans une socié­té de consom­ma­tion, la sobrié­té et la décon­som­ma­tion sont lit­té­ra­le­ment sub­ver­sives. ↩︎
  4. Sur la plage d’Accra (capi­tale du Ghana), les déchets tex­tiles se mêlent au sable et deviennent des réser­voirs d’eau où pondent les mous­tiques, aug­men­tant ain­si les risques de mala­ria. Les déchets tex­tiles mettent en dan­ger l’é­co­sys­tème marin local, s’ac­crochent aux filets des pécheurs et per­turbent les acti­vi­tés de loi­sir. Voir le site Stop Waste Colonialism (en anglais) ↩︎