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(Dés)introduction à Héritage et fermeture

J’ai fini Héritage et fer­me­ture, l’ou­vrage de Alexandre Monnin, Diego Landiva et Emmanuel Bonnet. Ça m’a pris deux ans, trois pauses, deux relec­tures par­tielles, et beau­coup d’é­ner­ve­ment. Le livre est génial, sti­mu­lant, et m’a enthou­sias­mé comme rien récem­ment (sauf Charles W. Mills). Il m’a aus­si saou­lé comme jamais, parce qu’il est abs­cons, réfé­ren­tiel, et d’une absence de péda­go­gie qui devrait être interdite.

Dans cet article, je tente d’ex­traire ce qui me semble méri­ter qu’on le com­prenne, mal­gré les efforts sou­te­nus des auteurs dans la direc­tion oppo­sée. C’est donc moins un résu­mé qu’une ten­ta­tive de rendre plus clair des bribes d’un texte qui l’est très peu, et dont je sais que je n’ai moi-même sai­si qu’une partie.

Hériter et fermer

Que fait-on si on admet que la révo­lu­tion n’au­ra pas lieu et que la réforme est sans espoir ? Héritage et fer­me­ture prend au sérieux l’im­passe poli­tique et éco­no­mique dans laquelle nous sommes. Le niveau d’in­tri­ca­tion du capi­ta­lisme dans nos vies et nos orga­ni­sa­tions (locales, natio­nales, mon­diales) rend la révo­lu­tion insuf­fi­sante. À sup­po­ser qu’elle ait lieu – et c’est mal embar­qué1, elle n’an­nu­le­ra pas l’existant.

Elle nous lais­se­ra avec sur les bras des ins­ti­tu­tions, des tech­niques, des façons de faire et de pen­ser héri­tées du capi­ta­lisme. Toutes les logiques qui nous ont mené à la catas­trophe éco­lo­gique seront encore là, à s’ac­ti­ver en conti­nu, à miner les effets d’une révo­lu­tion qui tente de faire table rase. À ce titre la révo­lu­tion est aus­si inef­fi­cace que la fuite. Fuir le capi­ta­lisme ? Pour aller où ? Comment ? Reste-t-il seule­ment un exté­rieur au capi­ta­lisme ? Déserter n’est pas une option. Pas à l’é­chelle collective.

Héritage et Fermeture s’in­té­resse aux pos­tures cri­tiques du capi­ta­lisme à l’ère de l’anthro­po­cène et constate qu’elles sont en panne. Ses auteurs pro­posent une nou­velle voie. D’un côté, apprendre à héri­ter, à accep­ter le monde pour­ri que nous laisse le capi­ta­lisme. De l’autre, savoir fer­mer, déman­te­ler, mettre fin aux actifs nocifs dont on a hérité.

Les cen­trales nucléaires, les immeubles inadap­tés au réchauf­fe­ment cli­ma­tique, la pol­lu­tion des sols, mais aus­si le droit ou la comp­ta­bi­li­té : tout ça ne dis­pa­raî­tra pas demain. Il faut à la fois réus­sir à héri­ter de ces hor­reurs et, quand c’est pos­sible, à les faire ces­ser de nuire. Le livre fait preuve d’une luci­di­té désa­gréable : notre capa­ci­té à nous nour­rir, à sub­sis­ter, dépend aujourd’­hui du capi­ta­lisme, alors même qu’il nous a conduit dans l’an­thro­po­cène, un période où l’ac­ti­vi­té humaine impacte maté­riel­le­ment la Terre (p. 94) pour le pire.

Cartographie. Description juste après.
Cartographie des pos­tures cri­tiques en anthro­po­cène (p. 86). On voit que le pro­jet du livre ne cor­res­pond à aucune pos­ture cri­tique pré-existante.
Description de l’image

Graphique avec deux axes : dis­con­ti­nui­té / conti­nui­té patri­mo­niale (axe hori­zon­tal) ; et conti­nui­té / dis­con­ti­nui­té onto­lo­gique (axe vertical).

Discontinuité patri­mo­niale + conti­nui­té ontologique : 

  • éco­lo­gie reconnexioniste
  • ani­misme juridique

Discontinuité patri­mo­niale + dis­con­ti­nui­té ontologique : 

  • Révolution (tabu­la rasa)
  • Undercommons, néo-qui­lom­bos (fuite)

Continuité patri­mo­niale (réforme & main­te­nance) + conti­nui­té ontologique : 

  • Réforme
  • RSE (Responsabilité sociale de l’entreprise)
  • Social-démo­cra­tie
  • Transition
  • Développement durable

Continuité patri­mo­niale (héri­tage) + dis­con­ti­nui­té ontologique : 

  • Héritage et fermeture

Attachés à ce qui nous détruit

Héritage et fer­me­ture uti­lise de façon inten­sive la notion d’at­ta­che­ment. Sauf erreur de ma part, les auteurs ne prennent pas la peine de la défi­nir. De ce que je com­prends, il faut inter­pré­ter ça comme un lien, lit­té­ra­le­ment une attache, un fil qui nous accroche à des choses (des struc­tures, des personnes).

Par exemple, je suis atta­ché au numé­rique : sans lui, je ne peux pas tra­vailler, donc pas man­ger, et encore moins écrire un blog. Je dépends lit­té­ra­le­ment des indus­tries extrac­tives sans les­quelles mon maté­riel, le réseau, et les centres de don­nées n’existent pas. Il y a des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mon­diales, mais aus­si des logiques capi­ta­listes, des tech­niques finan­cières sans les­quelles ses indus­tries ne fonc­tionnent pas, et mon quo­ti­dien non plus. En ce sens on est plus ligo­tés qu’at­ta­chés à mon avis.

Nos exis­tences sont enche­vê­trées dans des réseaux d’at­ta­che­ments mul­tiples, sans les­quels rien n’est maté­riel­le­ment pos­sible autour de nous. Prendre conscience de ces atta­che­ments ne suf­fit pas à s’en débar­ras­ser. Tenter de le faire sans réflé­chir, ça abou­tit aux Gilets jaunes : en ins­tau­rant une taxe sur le car­bu­rant, le gou­ver­ne­ment macro­niste a tou­ché à un atta­che­ment fon­da­men­tal pour beau­coup de personnes.

L’idée d’at­ta­che­ment semble répondre à un rejet de la notion de besoin, dont les auteurs connaissent les limites. Contrairement à un besoin (rela­ti­ve­ment pérenne), on peut espé­rer se déta­cher, se libé­rer d’une dépen­dance nocive. Et si l’at­ta­che­ment a une dimen­sion maté­rielle, on peut aus­si lui en don­ner une sen­ti­men­tale (cf. un autre sens de “atta­che­ment”). Le fait que l’un des auteurs ait ensuite écrit Politiser le renon­ce­ment n’est pas un hasard : l’ho­ri­zon est d’ap­prendre à renon­cer à nos atta­che­ments présents.

Technologies zombies

À la suite du phy­si­cien José Halloy, le livre pro­pose une de sépa­rer des tech­no­lo­gies zom­bies et des tech­no­lo­gies “vivantes” (p. 17–23). Les tech­no­lo­gies zom­bies sont basées sur des “res­sources” finies (les guille­mets comptent), dont le stock est théo­ri­que­ment épui­sable. Elles passent une faible par­tie de leur exis­tence en état de marche, avant de deve­nir des déchets, qui res­te­ront long­temps sur Terre. Elles res­semblent en ça aux zom­bies, ces morts-vivants qui conti­nuent de peu­pler le monde après leur mort (et l’apocalypse).

À peu près toutes les tech­no­lo­gies qu’on uti­lise aujourd’­hui sont des zom­bies. Pensez au plas­tique à usage unique : il est fabri­qué avec du pétrole (“res­source” finie), sert entre quelques secondes et quelques minutes, puis va pol­luer l’en­vi­ron­ne­ment jus­qu’à la fin des temps. Un éven­tuel recy­clage n’é­tant pos­sible que s’il est “bien” jeté, dans un cir­cuit adap­té, etc. Le recy­clage étant lui-même une mys­ti­fi­ca­tion.

Face à cela, on a des tech­no­lo­gies “vivantes”, qui s’ap­puient sur les élé­ments chi­miques qui com­posent la bio­sphère : prin­ci­pa­le­ment le car­bone (C), l’hy­dro­gène (H), l’a­zote (N), l’oxy­gène (O), le phos­phore (P) et le soufre (S) – résu­més dans l’a­cro­nyme CHNOPS. Ces tech­no­lo­gies s’ap­puient sur des “res­sources” renou­ve­lables, elles passent le plus gros de leur temps en usage, et se dégradent rapi­de­ment comme déchet.

Pendant long­temps l’a­gri­cul­ture n’u­ti­li­sait que des tech­no­lo­gies vivantes. Une char­rue en bois sert long­temps, et quand des pièces cassent, le bois dont elles sont faites peut retour­ner dans un cycle ver­tueux. L’objet dis­pa­raît et ce qui le com­pose ne consti­tue pas une pol­lu­tion durable ou défi­ni­tive. Mais l’a­gri­cul­ture fonc­tionne aujourd’­hui autre­ment. Les auteurs constatent ain­si une zom­bi­fi­ca­tion : des pro­ces­sus ancien­ne­ment basés sur des tech­no­lo­gies vivantes deviennent dépen­dantes de zombies.

Tableau à double entrée. Description juste après.
Description de l’image

Tableau à double entrée.

Technologique zom­bies :

  • Ressources : finies (épui­se­ment sur le long terme)
  • Durabilité : mini­male en état de marche
  • Fin de vie : durée de vie maxi­male sous forme de déchet

Technologies vivantes :

  • Ressources : renou­ve­lables (dura­bli­té forte)
  • Durabilité : maxi­male en état de marche
  • Fin de vie : durée de vie mini­male sous forme de déchets

Les ruines ruineuses de l’anthropocène

Héritage et fer­me­ture pro­pose éga­le­ment de réin­ves­tir le concept de ruines (p. 22). Les ruines ne sont pas seule­ment des choses déla­brées ou dévas­tées, ce sont aus­si des infra­struc­tures en état de marche, mais dont l’ac­ti­vi­té détruit nos condi­tions de vie. Il y a d’un côté les ruines “rui­nées” (impro­duc­tives, déjà effon­drées) et de l’autre les ruines “rui­neuses” (pro­duc­tives, actives).

Parler de ruine conduit à regar­der dif­fé­rem­ment notre envi­ron­ne­ment : un inci­né­ra­teur de déchet, cer­tains modèles d’af­faires, ou la chaîne logis­tique mon­diale qui per­met à Amazon de livrer sont des ruines rui­neuses. C’est quand elles fonc­tionnent “comme pré­vu” qu’elles ruinent le reste, car leur bon fonc­tion­ne­ment est incom­pa­tible avec une socié­té écologique.

Décrire ces objets comme “ruine” per­met de voir à quel point ils sont déjà dépas­sés, obso­lètes pour le monde qui vient. Ils s’en res­tent pas moins nocifs, car ils conti­nuent de faire avan­cer la des­truc­tion éco­lo­gique. L’enjeu est alors de trans­for­mer les ruines rui­neuses en ruines rui­nées. Il faut les désac­ti­ver, les déman­te­ler, lit­té­ra­le­ment les faire ces­ser de nuire.

Communs négatifs

La théo­rie clas­sique des com­muns pense un com­mun comme une “res­source” gérée par une com­mu­nau­té, via des règles de gou­ver­nance (p. 23). Il y’a une dimen­sion posi­tive à ces com­muns. Héritage et fer­me­ture envi­sage au contraire des com­muns néga­tifs : des élé­ments maté­riels ou imma­té­riels pour­ris, dont on ne peut pas se défaire plei­ne­ment, et qui nous obligent à les gérer collectivement.

Le texte men­tionne les cen­trales nucléaires, les sols pol­lués, et le droit impré­gné de colo­nia­lisme. On pour­rait y ajou­ter le Covid-19, impos­sible à éli­mi­ner, tou­jours là. Mais tous ces com­muns néga­tifs n’ap­pellent pas la même réac­tion, la même façon de gérer. Les auteurs pro­posent trois attitudes :

  • vivre sans,
  • vivre avec désor­mais,
  • et vivre avec autre­ment

La viande, les hydro­car­bures, le plas­tique, les voyages en avion, les déchets, voire le numé­rique, il va fal­loir vivre sans, parce que leur néga­ti­vi­té est sys­té­mique. Il n’y a pas de bonne indus­trie plas­tique ou d’a­vion vert. On est sur des ruines rui­neuses ou des tech­no­lo­gies zom­bies : des choses qu’il faut déman­te­ler ou ces­ser d’u­ti­li­ser, point. Plus lar­ge­ment, il fau­dra vivre sans le capi­ta­lisme, cer­tains modèles d’or­ga­ni­sa­tion, voire sans l’État.

Il y a ensuite les déchets nucléaires, et pro­ba­ble­ment la pol­lu­tion plas­tique ou le slop IA : il faut vivre avec désor­mais. Leur néga­ti­vi­té est immé­diate, mais on ne peut ni reve­nir en arrière, ni s’en débar­ras­ser. Les coûts de dépol­lu­tion sont trop forts par rap­port aux moyens qu’il nous restent.

Enfin, il y a les choses qui ne sont pas immé­dia­te­ment néga­tives, qui ne le deviennent que selon un contexte ou un usage. C’est le cas des espèces inva­sives ou de cer­taines bac­té­ries. Là encore, il faut vivre avec, mais autre­ment, puisque cette der­nière caté­go­rie n’est pas d’emblée ou tou­jours négative.

Tableau décrit juste après.
Note que la carte des stra­té­gies éco­lo­giques du média Fracas reprend une vision simi­laire : faire contre, faire avec, faire autre­ment, faire sans.
Description de l’image

Tableau des types de com­muns négatifs.

Vivre avec désormais :

  • Types de néga­ti­vi­té : immédiate
  • Exemple : Yucca Mountain, Onkalo

Vivre avec autrement :

  • Types de néga­ti­vi­té : médiate
  • Exemple : bac­té­ries, espèces invasives

Vivre sans :

  • Types de néga­ti­vi­té : sys­té­mique / infrastructurelle
  • Exemple : Technologie zombie

À suivre

Je m’ar­rête là pour cette fois. Je m’attellerai à par­ler du 2e cha­pitre (sur les orga­ni­sa­tions) et détailler ce que veulent dire héri­ter et fer­mer (cha­pitre 3) une pro­chaine fois.

Si cette fiche vous a don­né envie de lire le livre : ne le faites pas. J’ai expur­gé les réfé­rences pour initié·es (Bruno Latour, le globe, la tech­no­sphère, l’atterrissage), le voca­bu­laire tech­nique (onto­lo­gie et cos­mo­lo­gie tous les trois mots), et cou­pé dans toute la sub­ti­li­té (réelle) du texte, et par­fois même son approche spé­ci­fique. Héritage et fer­me­ture reste un livre her­mé­tique, qui ne s’a­dresse à presque per­sonne, et contre lequel j’ai moi-même lutté.

Notes

  1. Ce n’est pas qu’un constat. Plus pro­fon­dé­ment, la tech­nique révo­lu­tion­naire est en crise (p. 84). Non seule­ment nous ne savons pas com­ment prendre d’as­saut les infra­struc­tures du pou­voir (sites indus­triels, centres de don­nées, etc.), mais à sup­po­ser qu’on y arrive, on ne sait pas quoi en faire ensuite – d’un point de vue pure­ment opé­ra­tion­nel. ↩︎

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