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Manifeste afro-décolonial (fiche de lecture)

Les approches inter­sec­tion­nelles et libé­rales ne marchent contre la négro­pho­bie. Dans son Manifeste afro-déco­lo­nial (2024), le phi­lo­sophe Norman Ajari dresse un constat pes­si­miste et ana­lyse la spé­ci­fi­ci­té des vio­lences faites aux noir⋅es.

Les per­sonnes noires forment un groupe trans­na­tio­nal qui affronte une déshu­ma­ni­sa­tion et des vio­lences qui les visent en tant que noires. Pour y faire face, elles doivent prendre conscience d’elles-mêmes et de s’u­nir dans un mou­ve­ment auto­nome noir. Selon Ajari, seul “un pou­voir noir concen­tré et de haute inten­si­té” peut contraindre les socié­tés blanches à dépas­ser leur propre négrophobie.

La négro­pho­bie per­met aux socié­tés blanches de jouir – à la fois comme joie et comme jouis­sance, d’ac­cu­mu­ler des richesses et de “s’hu­ma­ni­ser”. Les blancs et les blanches se défi­nissent comme “êtres humains” au tra­vers de leur négro­pho­bie, en reje­tant les noir⋅es hors de l’hu­ma­ni­té. En réa­li­té, les socié­tés blanches dépendent de leur propre négro­pho­bie. Au mieux, elles s’en satis­font, au pire, elles en pro­fitent activement.

Les stra­té­gies d’al­liances dans des orga­ni­sa­tions mul­ti­ra­ciales sont donc vouées à l’é­chec. Dans ces orgas, la négro­pho­bie est un sujet par­mi d’autres : sa spé­ci­fi­ci­té n’est pas adres­sée, ses impacts pro­fonds ne sont pas recon­nus. Les approches inter­sec­tion­nelles pro­mues par les libé­raux ne sont donc pas effi­caces. Aux yeux de l’au­teur, l’his­toire montre que les mili­tants noirs (Aimé Césaire, Lamine Senghor) finissent par quit­ter les mou­ve­ments pro­gres­sistes (blancs) pour rejoindre des orga­ni­sa­tions noires.

C’est pour­quoi Ajari voit dans le pan­afri­ca­nisme une solu­tion. Pour lui, la libé­ra­tion des per­sonnes noires passe par un État fédé­ral pan­afri­cain et com­mu­niste. Il faut une véri­table puis­sance noire. À l’op­po­sé, les États afri­cains actuels ne contrôlent pas vrai­ment leurs ter­ri­toires, ce ne sont pas d’au­then­tiques États sou­ve­rains. Les méga-cor­po­ra­tions colo­niales sont les vraies orga­ni­sa­trices de ces territoires.


Je ne vais pas détailler l’op­po­si­tion d’Ajari aux libé­raux et ses pistes concrètes (pour ça, lisez le livre : il est court et clair). Ce qui m’in­té­resse dans cette fiche, c’est le dia­gramme des vio­lences négro­phobes. C’est à par­tir de cette ana­lyse des vio­lences qu’Ajari pose ses cri­tiques et propositions. 

Description juste après.
Description de l’image

Diagramme de Venn avec trois ovales qui se recoupent :

  • Aliénation
  • Expropriation
  • Génocide

Les inter­sec­tions exté­rieures sont les suivantes :

  • Aliénation + Expropriation = Appropriation culturelle
  • Expropriation + Génocide = Surexploitation
  • Génocide + Aliénation = Autodestruction

Au centre, l’in­ter­sec­tion des trois ovales indique “Forme-de-mort”.

Aliénation

Les per­sonnes noires sont cou­pées de la connais­sance de leur pas­sé, car le récit his­to­rique est contrô­lé par les colo­ni­sa­teurs et leurs héri­tiers. Il est facile de faire croire qu’il n’y avait aucune culture et aucune civi­li­sa­tion en Afrique… puisque ce sont les colons ont eux-mêmes qui ont détruit les savoirs afri­cains. Idem pour la résis­tance à la colo­ni­sa­tion : les agres­seurs l’ont effa­cé de l’Histoire.

Privée de leur pas­sé, les per­sonnes noires sont aus­si for­cées de s’i­den­ti­fier à des per­sonnes blanches. En l’ab­sence de repré­sen­ta­tion (cultu­relle, poli­tique) posi­tive et suf­fi­sante, les noir⋅es n’ont pas d’autres modèles dis­po­nibles que des blanc⋅hes. Les per­sonnes noires deviennent ain­si étran­gères à elle-mêmes, elles sont alié­nées. Aliénation qui pré­pare le consen­te­ment au génocide.

Appropriation culturelle

Le concept d’appropriation cultu­relle appa­raît au milieu du 20e siècle chez l’historien de l’art Kenneth Coutts-Smith. Il désigne alors la façon dont la classe domi­nante de la Renaissance ita­lienne a mono­po­li­sé et cari­ca­tu­ré les réfé­rences à l’Antiquité romaine.

L’appropriation cultu­relle met la culture romaine pas­sée au ser­vice d’une classe sociale d’une autre époque, mais on reste dans le même espace cultu­rel. Ce n’est que plus tard que Coutts-Smith applique le concept aux peuples colo­ni­sés. L’appropriation passe alors d’un espace cultu­rel à un autre, au sein de la même époque.

Mais Ajari pointe une autre généa­lo­gie pos­sible, chez l’helléniste afri­cain-amé­ri­cain George G. M. James (1954, Stolen Legacy). Les savoirs égyp­tiens de l’Antiquité auraient été pillés et maquillés en savoirs grecs à l’é­poque d’Alexandre le Grand. Spoiler : cette source est consi­dé­rée comme de la pseu­do-his­toire, avec des erreurs gros­sières non rele­vées par Ajari1.

Quoi qu’il en soit, l’au­teur appelle à sépa­rer appro­pria­tion cultu­relle et simple imi­ta­tion. L’appropriation cultu­relle est tou­jours un pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nel, avec un rap­port de force favo­rable à celui qui expro­prie. Ce n’est pas un par­tage de culture, où l’on mul­ti­plie les savoirs, les pra­tiques et où l’on s’i­mite mutuel­le­ment. C’est sur un effort ins­ti­tu­tion­nel pour dépos­sé­der les per­sonnes d’un pro­fit, au béné­fice du colonisateur.

Expropriation

Les colons et les per­sonnes colo­ni­sées n’ont pas le même rap­port à la colo­ni­sa­tion. Pour le colon, la colo­ni­sa­tion est une ques­tion de ter­ri­toire, de res­sources et de pos­ses­sion. Pour les colonisé⋅es et cel­leux qui des­cendent d’es­claves, c’est une ques­tion de vio­lence, d’é­cra­se­ment des peuples, de leurs âmes, et d’in­di­gni­té (être rabais­sé, déni­gré, être jugé sans valeur). Ce sont deux pers­pec­tives très différentes.

Surexploitation

Les per­sonnes noires sont sur­ex­ploi­tées. Même si l’ex­ploi­ta­tion vient avec le capi­ta­lisme, la négro­pho­bie crée une rup­ture : tout le monde n’est pas dans le même bateau. Les per­sonnes noires sont consi­dé­rées comme des corps jetables, dont n’a pas besoin d’as­su­rer le repos. Leur exploi­ta­tion est sans limite, comme en témoi­gnage l’esclavage.

Génocide

Selon la défi­ni­tion de Raphaël Lemkin en 1944, un géno­cide est un plan coor­don­né pour détruire des fon­de­ments d’un groupe natio­nal – dans le but d’ex­ter­mi­ner ce groupe. Le géno­cide peut pas­ser par (je souligne) :

la dés­in­té­gra­tion des ins­ti­tu­tions poli­tiques et sociales, de la culture, de la langue, des sen­ti­ments natio­naux, de la reli­gion et de la vie éco­no­mique de groupes natio­naux, ain­si que la sup­pres­sion de la sécu­ri­té per­son­nelle, de la liber­té, de la san­té, de la digni­té, voire de la vie des per­sonnes appar­te­nant [à ce groupe]

Le géno­cide vise le groupe natio­nal lui-même : les actes contre les indi­vi­dus le sont en tant que membre de leur groupe national.

Quand les noir⋅es parlent de géno­cide, iels ne parlent pas de la traite négrière ou par com­pa­rai­son avec la Shoah, iels dési­gnent quelque chose du pré­sent. Des acti­vistes noirs amé­ri­cains des années 50 ont sou­te­nu que la défi­ni­tion de géno­cide s’ap­pli­quait aux per­sonnes noires états-uniennes. De fait, elles forment un groupe natio­nal qui n’est pas soluble dans l’Amérique blanche.

Le géno­cide n’est tou­te­fois pas com­plet, car la négro­pho­bie veut à la fois la des­truc­tion et la pré­ser­va­tion de la vie noire. Toujours mena­cée de mort, la vie noire est aus­si un spec­tacle qui plaît. L’oppression des noir⋅es est le ter­reau d’une créa­ti­vi­té dont tout le monde pro­fite (le blues, le jazz, etc.). Les per­sonnes noires sont donc pré­ser­vées de la dis­pa­ri­tion, seule­ment pour être sou­mises à la des­truc­tion, la mort et l’annihilation.

Autodestruction

Parce que les blancs ont peur des noir⋅es, les per­sonnes noires sont obli­gées de ras­su­rer les blancs. En réponse aux sté­réo­types racistes, les noir⋅es déve­loppent des per­son­na­li­tés non mena­çantes et gomment ce qui fait leur iden­ti­té. Yels peuvent même inté­rio­ri­ser la vision blanche, et pen­ser qu’iels n’ont aucune valeur, que leur mise à mort va de soi. C’est à gar­der à l’es­prit pour com­prendre pour­quoi des noirs états-uniens tuent d’autres noirs états-uniens. L’Amérique blanche fait alors pas­ser le géno­cide pour de l’autodestruction.

Forme-de-mort

Selon Ajari, la sin­gu­la­ri­té de la condi­tion noire n’est pas l’a­lié­na­tion, l’ex­pro­pria­tion ou le géno­cide. C’est la constance, la sys­té­ma­ti­ci­té, la récur­rence de l’ex­po­si­tion des noir·es à toutes ces vio­lences et à leurs inter­sec­tions. La néga­tion de l’hu­ma­ni­té des noirs et noires et au fon­de­ment de ces trois violences.

“La vie des noir⋅es compte” est un slo­gan pré­ci­sé­ment parce que, de fait, seule la mort des noir⋅es compte. C’est seule­ment quand on les tue bru­ta­le­ment que les per­sonnes noires deviennent des sujets poli­tiques. L’omniprésence de la mort, l’ha­bi­tude des deuils, la déva­lo­ri­sa­tion de la vie des noir⋅es, et les élé­ments vus plus haut font que la condi­tion noire est moins une “forme de vie” qu’une forme de mort.

Les popu­la­tions noires sont tenaces parce qu’elles ont une capa­ci­té à habi­ter la mort, pas juste à sur­vivre. Elles ont des tra­di­tions de pen­sée où la mort n’est pas une limite ultime, ou un simple fait, c’est une res­source pour exis­ter. Les ques­tions de vie ou de mort, qui ont des limites floues, sont le point de départ d’une pen­sée poli­tique afro-décoloniale.

Notes

  1. Exemple : selon James (cité par Ajari), Alexandre conquiert la ville d’Alexandrie et pille sa biblio­thèque. Selon le consen­sus his­to­rique, la ville d’Alexandrie… a été fon­dée par Alexandre lui-même, et la biblio­thèque construite plus tard. ↩︎

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