Voir le fil d'Ariane

Pourquoi Obsession est un film misogyne

Succès sur­prise d’une année 2026 déjà bien riche en films d’hor­reurs, Obsession de Curry Barker est le film dont tout le monde parle en ce moment. Mais per­sonne n’a­borde sa pro­fonde misogynie.

Au départ, je ne vou­lais pas y aller. J’avais peur qu’Obsession prenne le par­ti des vio­leurs et fasse des femmes vic­times des monstres, en inver­sant les res­pon­sa­bi­li­tés. Mais après un mois de suc­cès cri­tique, et d’en­goue­ment popu­laire, j’ai vou­lu être sûr. Avec plus de 300 mil­lions de dol­lars au box office, une éti­quette de “renou­veau de l’hor­reur” et un jeune réa­li­sa­teur pro­mis à d’autres films scru­tés, j’é­tais curieux. Pourquoi per­sonne ne par­lait de sa pré­misse miso­gyne ? Est-ce que le film était fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent de la bande annonce ?

La réponse est non. Obsession est bien un film sexiste, qui bana­lise le viol, met en empa­thie avec un vio­leur, et ignore ce qui arrive à la vic­time. L’histoire, mais aus­si la mise en scène font du film un objet pro­fon­dé­ment miso­gyne, mal­gré les décla­ra­tions du réa­li­sa­teur. Debrief.

Un pitch d’emblée problématique

Commençons par le pitch. Bear est un ving­te­naire inté­res­sé par Nikki, son amie, à qui il ne s’est jamais décla­ré en sept ans. Incapable de lui révé­ler ses sen­ti­ments, il fait le vœu qu’elle l’aime “plus de que tout”, avec un truc de farce et attrape qui se révèle magique. La seconde d’a­près, Nikki l’aime et est obsé­dée par lui. Dès le départ, c’est une his­toire de forceur.

À par­tir de là je vais spoi­ler tout le film, parce que sinon on com­prend pas pour­quoi c’est pro­blé­ma­tique. Je ne raconte pas les péri­pé­ties, juste les infos clés et les révé­la­tions. Ça parle de viol, d’au­to­mu­ti­la­tion, de sui­cide et d’a­ni­mal mort. Vous êtes prévenu⋅es.

Bear sait que Nikki n’est pas consentante

Avant qu’il fasse son vœu, Bear est dans sa voi­ture. Nikki vient d’en sor­tir pour rentre chez elle. Mais sen­tant qu’il a truc à dire, elle s’ar­rête et lui demande si, en fait, elle lui plaît. Nikki lui offre une porte de sor­tie expli­cite : “Si c’est le cas, c’est le moment de le dire”. Bear choi­sit de men­tir et répond qu’il la voit “comme une amie”.

À ce moment-là, le film acte que Nikki n’est pas inté­res­sée. Sinon, elle pour­rait le relan­cer, lui tendre une perche, mais non. On décou­vri­ra ensuite qu’elle couche épi­so­di­que­ment avec le meilleur ami de Bear (qui connaît ses sen­ti­ments pour Nikki). On appren­dra aus­si que Nikki sait que Sarah, une col­lègue à eux, est inté­res­sée par Bear.

Donc au moment où il fait son vœu, Bear sait que Nikki n’est pas consen­tante. Certes, il le fait sans savoir que ça va mar­cher, dans un acte de dépit et de colère. Mais il sait que Nikki ne veut pas de lui, et son vœu va pré­ci­sé­ment contre la volon­té de Nikki.

Bear sait d’emblée qu’il y a un problème

Bear com­prend de suite que quelque chose ne va pas avec “Nikki”. Elle n’est plus elle-même et agit dif­fé­rem­ment. Alors qu’elle allait ren­trer chez elle, elle veut sou­dain dor­mir chez Bear, sous un pré­texte impro­bable. Il sait que son vœu a été magi­que­ment réa­li­sé, et il com­prend que ce n’est plus la “vraie” Nikki qui contrôle son corps.

C’est expli­cite, parce que dès le 1er soir, quand “Nikki” embrasse Bear pour la pre­mière fois, la vraie Nikki rede­vient un ins­tant elle-même, cho­quée par ce qui se passe. Le début de scène de sexe s’ar­rête, car Nikki ne veut clai­re­ment pas. Mais sachant tout ça, Bear choi­sit quand même de sor­tir avec la fausse Nikki et de cou­cher avec elle pen­dant des semaines.

Tout au long du film, “Nikki” va être de plus en plus obsé­dée, malai­sante et dys­fonc­tion­nelle. Parce la vraie Nikki est alié­née, pri­son­nière de son corps, à voir une fausse per­son­na­li­té le contrô­ler et vivre une vie qu’elle ne vou­drait pas. Donc ça génère des pro­blèmes1.

C’est clai­re­ment Nikki la vic­time, mais le per­son­nage qu’on suit, c’est le vio­leur. C’est lui qui est au centre et avec qui on est cen­sé avoir de l’empathie. La mise en scène mul­ti­plie les plans épaule où on voit l’ac­teur de face, où l’on voit ses expres­sions… Alors que l’ac­trice qui joue Nikki est presque tou­jours cadrée de façon plus large, son visage sou­vent dans l’ombre, en fai­sant de fait le monstre du film. Les quelques plans qui insistent sur le visage de l’ac­trice servent à insis­ter sur son carac­tère déran­geant, gênant (sou­rires for­cés, etc.).

Nikki est invisibilisée

La véri­table Nikki est qua­si­ment absente du film. On la voit au début, avant son alié­na­tion, mais presque plus ensuite. Elle inter­vient uni­que­ment en contre jour, sans qu’on voie son visage, pour des séquences d’hor­reur. Je note deux moments.

Dépassé par les agis­se­ments mal­sains de “Nikki”, Bear appelle le SAV des farces et attrapes, pour annu­ler son vœu. Il apprend que c’est impos­sible : ça ne s’ar­rê­te­ra que s’il meurt. Le SAV lui fait alors entendre des hur­le­ments d’hor­reur conti­nus : c’est Nikki, qui souffre atro­ce­ment de la situa­tion, coin­cée en spec­ta­trice de son corps.

Bear est donc conscient que son vœu tor­ture Nikki, et qu’il vit dans un men­songe. Il sait aus­si com­ment arrê­ter la situa­tion. Mais son pro­blème n’est pas la souf­france qu’il inflige à Nikki : c’est que la fausse Nikki lui rend la vie impos­sible. C’est sa souf­france à lui qui le pousse à agir.

Nikki implore Bear de la tuer

Ce qui m’a­mène au deuxième moment clé. Bear et “Nikki” sont dans leur lit la nuit. “Nikki” dort et Bear veut en pro­fi­ter pour rejoindre une amie. Il sait que “Nikki” ne le lais­se­ra pas faire, car elle est deve­nue pos­ses­sive, vio­lente, et qu’à ce stade du film, elle est le monstre. C’est elle qui fait peur.

Bear s’ex­trait dis­crè­te­ment du lit et s’ap­prête à quit­ter la pièce. Au moment où il sort, Nikki lui parle. La vraie Nikki, qui se signale comme telle. Elle l’im­plore plu­sieurs fois : “Tue-moi”. À quoi Bear répond “C’est si affreux de sor­tir avec moi ?”. Nikki : “On n’est jamais sor­tis ensemble”.

S’il y avait le moindre doute sur le fait que Bear sache que Nikki n’est pas consen­tante, qu’elle souffre, et qu’il ne sort pas avec la vraie Nikki, cette scène y met fin. Le per­son­nage est une ordure.

La séquence de fin

Ce qui nous amène à la fin du film. Le truc de farce et attrape ne donne qu’un seul vœu par per­sonne. Donc Bear ne peut plus faire de vœu pour annu­ler son vœu ini­tial. Il achète deux trucs pour faire des vœux et demande à son meilleur ami de sou­hai­ter… que Nikki l’aime de façon raisonnable.

Même là, il ne prend pas l’oc­ca­sion d’an­nu­ler pure­ment et sim­ple­ment son vœu (c’est envi­sa­gé cela dit). Ce qu’il veut, c’est conti­nuer à vio­ler Nikki, mais sans avoir à subir des consé­quences néga­tives. Finalement le pote de Bear ne le croit pas et fait un autre vœu, qui se réa­lise d’emblée.

Rentré chez lui avec une “Nikki” tel­le­ment dys­fonc­tion­nelle qu’elle a fini par tuer deux per­sonnes, Bear se résout au sui­cide. Il prend une arme, renonce, prend des cachets, s’ap­prête à se faire vomir… quand sou­dain il s’ar­rête. Il sort de la salle de bain, et va embras­ser “Nikki”. On com­prend que “Nikki” a trou­vé le der­nier truc de farce et attrape, et qu’elle a sou­hai­té que Bear l’aime elle autant qu’elle l’aime lui (une de ses reven­di­ca­tions hur­lée pen­dant tout le film).

Mais le timing a empê­ché Bear de vomir ses cachets. Il ago­nise donc quelques ins­tants après, dans les bras d’une “Nikki” éplo­rée et défi­gu­rée par l’au­to­mu­ti­la­tion qu’elle s’in­flige depuis le début du film. Elle s’ap­prête à se sui­ci­der avec l’arme, quand Bear meurt. Nikki reprend alors le contrôle de son corps et revient à elle-même. Elle n’a plus envie de se tuer. Terrifiée et en pleurs, elle hurle.

La camé­ra la fait pas­ser hors champ. Fin du film. Voilà pour le trai­te­ment digne de la réelle vic­time du film. Le pro­ta­go­niste prin­ci­pal n’au­ra pas évo­lué un ins­tant, il aura renon­cé à se tuer pour libé­rer Nikki, qui ne doit sa libé­ra­tion qu’à un coup de chance.

La femme est un monstre

Obsession fait du per­son­nage de “Nikki” un monstre. L’horreur est liée à ses hur­le­ments, ses actes vio­lents (auto­mu­ti­la­tion, meurtres) ou bizarres (elle déterre un chat mort). Elle fait peur, et objec­ti­ve­ment ça marche. Le film d’hor­reur est réus­si. Mais au prix d’une inver­sion des valeurs. La vic­time devient le monstre, et le cou­pable est le héros qu’on suit.

Un chan­ge­ment de mise en scène aurait pu chan­ger sur le mes­sage du film. On aurait pu fil­mer depuis le point de vue de Nikki, faire de ce qui lui arrive la véri­table hor­reur, mais non. Curry Barker aurait aus­si pu modi­fier la fin, pour que Bear tente de tuer Nikki. Faire de Bear un vio­leur qui com­met un fémi­ni­cide aurait trans­for­mé la dyna­mique. L’empathie mal pla­cée (him­pa­thy) aurait volé en éclat, mon­trant la néga­ti­vi­té de ce personnage.

Même si le réa­li­sa­teur pré­tend avoir vou­lu dénon­cer le com­por­te­ment de Bear, son dis­po­si­tif fil­mique fait l’in­verse. Et ça arrive. Parfois, une per­sonne pro­duit une œuvre qui va contre ses inten­tions. Le résul­tat final ne trans­met pas ce qu’iel a vou­lu y mettre. J’en ai par­lé y’a des années à pro­pos de Là-Haut de Disney. Un film qui veut par­ler du deuil, mais finit par sou­te­nir qu’il faut aban­don­ner ses rêves et avoir des enfants.

Un ami m’a envoyé l’i­mage sui­vante, qui com­pare les anciens monstres de films d’hor­reurs aux nou­veaux. D’un côté, Freddy Krueger et Pennywise, de l’autre une pièce vide (pour Backrooms) et “La copine d’un gars” (Nikki de Obsession). Voilà la lec­ture de base du film : ce qu’on en retient, c’est qu’on est cen­sé avoir peur de la copine à l’air triste.

Description détaillée juste après.
Description de l’image

Les anciennes icônes de l’hor­reur : un tueur avec le visage fon­du et une main en lames de rasoir, un clown tueur ter­ri­fiante. Les icônes modernes de l’hor­reur : une salle, la copine d’un gars. Crédit : @NJ_Creepshow. Publié dans r/obsessionmovie sur Reddit.

“J’ai pas vu ça comme ça”

Parce qu’on épouse le point de vue de Bear, avec presque aucun recul ou second degré, le dis­po­si­tif fil­mique abou­tit à faire d’une femme vio­lée et trau­ma­ti­sée une source de peur. Peur pour qui ? Je sais que cer­tains et cer­taines n’ont pas vu le film comme ça. Que pour elles et eux, le mes­sage est évi­dem­ment dif­fé­rent, et que Curry Barker n’est pas un mas­cu­li­niste caché. J’entends. D’autres m’ont aus­si dit qu’en tant que femme, l’hor­reur de ce que vit Nikki est redou­blée, parce qu’on peut aus­si, par proxi­mi­té de genre, s’i­den­ti­fier à elle.

C’est pas ma lec­ture. Je pense que quelles que soient les inten­tions, le résul­tat est un film miso­gyne. Le fait que per­sonne n’a­borde cette dimen­sion m’in­quiète un peu, à une époque où les jeunes hommes sont de moins en moins pro­gres­sistes sur les ques­tions de genre et d’é­ga­li­té. Le réa­li­sa­teur du film étant lui-même… un jeune homme blanc de cette géné­ra­tion. Je vous remets la chan­son du consen­te­ment, on en a bien besoin.

Durée : 4 min 33.

Note

  1. Je ne tranche pas sur pour­quoi “Nikki” devient de moins en moins fonc­tion­nelle, mais je vois trois aspects pos­sibles. 1) Le vœu de Bear est mal­sain : aimer quel­qu’un “plus de que tout” (donc plus que soi-même) ça finit mal. 2) Bear n’est pas à la hau­teur de l’a­mour que lui porte “Nikki” : elle souffre de ne pas être autant aimée en retour. Et 3) “Nikki” ne peut pas être fonc­tion­nelle, car Nikki souffre et que “Nikki” n’est qu’une pro­jec­tion de la volon­té de Bear. ↩︎


Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le par­ta­ger pour faire chaud à mon petit cœur quand je lirai les stats d’au­dience micro­sco­piques du site 🔬.

Réactions sur le Fediverse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.