Depuis deux ans, je maintiens une base de résumés d’articles, de vidéos, et de cours sur l’IA. J’y mets des contenus dont j’ai envie de garder une trace, pour les réutiliser plus tard. Aujourd’hui, cette base dépasse les 170 résumés, et moi-même je m’y perds. Je tente un résumé de tout ces résumés. Après avalé autant d’informations, qu’est-ce que je retiens ?
L’IA n’est pas une technologie
Penser l’IA comme une technologie est une erreur. C’est une constellation de technologies disparates (reconnaissance faciale, prédictions, chatbot…), dont l’unité n’est pas strictement technologique. Pour preuve, certaines choses qui étaient considérées comme “de l’IA” dans le passé ne sont plus “de l’IA” aujourd’hui, et inversement.
Ce qui fait l’unité de l’IA est d’abord un projet politique et économique. Toute technologie est produite par des gens socialement et politiquement situés, avec des intérêts et des objectifs. Il faut donc regarder qui sont les promoteurs de l’IA, et prendre ça au sérieux. La technologie est le produit d’une organisation sociale, elle marche parce qu’elle répond aux besoins d’une société donnée.
Ceux qui imposent l’IA partout sont des hommes extrêmement riches, qui ont des problèmes de capitalistes. Politiquement, ils vont de la soumission au fascisme, au masculinisme sincère, avec des visions politiques allant du libertarianisme, au fascisme et au néonazisme. Dans les entreprises, l’IA est souvent imposée d’en haut, par les personnes en position de pouvoir, même si les usages enthousiastes “par le bas” existent aussi.
À quoi sert l’IA ?
Dans ce contexte, l’IA sert à plusieurs objectifs. Pour Ali Alkhatib, elle permet de supprimer l’autonomie des individus, et de redistribuer le pouvoir vers des structures centralisées. Quand plus personne ne sait faire les choses sans ChatGPT, l’abonnement à ChatGPT devient obligatoire, et ceux qui contrôlent ChatGPT concentrent le pouvoir.
Selon Romaric Godin, l’IA vise à relancer le taux de profit à la hausse, en automatisant des tâches anciennement confiées à des humains. C’est une réponse à la crise des taux de profits dans le capitalisme contemporain. À ce stade, seule la destruction (guerre, écocide) et le mensonge (désinformation) peuvent relancer la croissance. En faisant croire qu’il y a une demande sociale d’IA, les capitalistes poussent les individus à réclamer de l’IA, alors qu’elle ne bénéficie en réalité qu’au capital.
Hubert Guillaud note que la médiocrité et l’imprévisibilité de l’IA ont une fonction économique et politique. Faute d’être bons, les résultats IA ne sont pas totalement inutiles : ils concurrencent l’existant, font pression sur le coût du travail humain et précarisent tout le monde. Aux États-Unis d’Amérique, les erreurs imprévisibles de l’IA alimentent la terreur politique. Quand la police de l’immigration déporte sur la base de résultats IA erronés, tout le monde risque d’être déporté. Tout le monde a peur, et c’est le but.
D’autres voient dans l’IA une façon de se déresponsabiliser. En déléguant à l’IA l’exécution ou la décision de tâches socialement difficiles (licenciement, guerre, etc) on prétend être objectif, neutre, et ne pas être comptable des résultats. Au final, “ce à quoi sert un système est ce qu’il fait réellement”, et il y a un abysse entre le marketing de l’IA et ce qu’on constate.
Un logiciel fait avec des données
Les logiciels traditionnels s’appuient sur des règles (des instructions), l’IA s’appuie sur des données et sur un apprentissage machine. La question de comment sont obtenues, construites, et nettoyées les données est donc cruciale. Or on sait que ces données ont été pillées depuis presque toutes les sources exploitables de savoir humain, sans rétribuer personne. Leur étiquetage est sous-traité à des pays pauvres, parfois à des mineur⋅es, dans un cadre néocolonial. L’IA prolonge la logique extractiviste, mais dans le monde numérique et informationnel.
Quantitativement, la rareté des données pourrait devenir un problème. Les modèles d’IA s’effondrent lorsqu’ils apprennent sur des données synthétiques. Or à mesure que tout le monde utilise l’IA partout, les données d’origine humaine se raréfient. Sauf à créer des chaînes d’approvisionnement en données via un approfondissement de la société de surveillance et l’obligation d’utiliser des IA pour les humains – Oh, wait.
Qualitativement, en dépit de l’ampleur du pillage, les données utilisées par les IA sont limitées. L’IA n’a pas eu accès à “l’intégral du savoir humain”. La science contemporaine exclut les savoirs oraux, locaux, issus de personnes non-blanches, qui ne sont pas en anglais, ou qui proposent des approches épistémiques différentes.
L’espace informationnel est déformé. Or le web reflète et accentue cette déformation. L’IA s’appuie donc sur une version déformée d’un espace déjà profondément déformé. Et ce avant même que la configuration des modèles par des humains ajoutent des valeurs et des objectifs susceptibles d’aggraver la situation (Grok, Elon Musk, etc.). L’IA produit une version résumée, orientée et caricaturale de sources de données qui sont déjà partielles et partiales.
Il n’y a pas de bonne IA
À supposer que l’IA ne soit pas imposée par la force, que ces résultats ne soient pas sexistes, racistes, faux, et que ses conséquences ne soient pas désastreuses pour les travailleurs, le web et l’écologie, peut-il y a avoir une bonne IA ? Plusieurs personnes répondent que non.
Une IA bio, locale, éthique, etc. ne sera jamais la plus utilisée : elle servira surtout à normaliser les autres IA. La bonne IA est un mythe qui espère faire oublier les conditions de production de l’IA et son inscription dans une société profondément injuste ; société sans laquelle l’IA ne peut pas exister, et que l’IA veut prolonger.
En fait, plus les gens comprennent comment fonctionne l’IA, moins iels sont enclins à l’utiliser. Pas seulement pour des raisons éthiques, mais aussi parce que le caractère probabiliste des IA les rend inutiles pour des tâches informationnelles… Alors même que ce sont ces tâches qui sont mises en avant par l’industrie numérique et plébiscitées.
L’IA malgré tout
Les raisons de critiquer l’IA sont tellement nombreuses qu’il est difficile de les résumer (voir ici, là ou encore là). Elles portent aussi bien sur les conditions de production de l’IA, que sur les conséquences de son usage. Beaucoup de gens sont hostiles à l’IA et ce malgré le battage médiatique non-stop. Pourtant l’IA semble là pour rester.
Pour les jeunes, l’IA est la normalité – selon les lois de Douglas Adams sur la technologie. Pour celles et ceux qui subissent des injustices structurelles (racisme, sexisme, validisme, pauvreté, etc.), l’IA permet de passer des barrières sociales (rédiger sans faute, faire un CV, etc.). Et pour des professionnel⋅les poussé⋅es à la productivité, ou contraint⋅es à des tâches administratives bas de gamme, l’IA est une libération. Le capitalisme finissant crée les conditions du succès de l’IA chez les individus, qui l’utilisent pour résister à un cadre global hostile.
Ce succès est aussi alimenté par le désespoir : ne croyant plus en rien, persuadés de n’avoir aucune valeur et qu’ils sont incapables d’agir et de tisser des liens, les individus voient dans l’IA une solution. L’IA rend possible ce qu’ils pensent être par nature hors de leur portée. On génère des images IA parce qu’on n’imagine même plus apprendre à dessiner (on n’est pas “naturellement” créatif), et qu’on ne croit pas que ce qu’on dessinerait mal soi-même aurait la moindre valeur.
La possibilité de se passer complètement d’IA est un privilège. C’est parce qu’on est déjà bien inséré dans le monde du travail, qu’on a un capital culturel et éducatif solide, qu’on peut refuser tout usage de l’IA. Un refus qui est de toute façon limité. Certaines tâches comme la transcription audio ou la détection de vulnérabilités montrent que certaines IA ont un apport positif, et on imagine mal s’en passer complètement.
Les opposants et opposantes à l’IA qui viennent de la recherche et du numérique sous-estiment leurs propres compétences. Yels minorent la difficulté à évoluer dans un cadre informationnel complexe, que l’IA peut aider à apprivoiser. Les chatbots peuvent alors faire baisser le coût d’accès à l’information.
L’avenir de l’IA
Actuellement, l’IA relève d’une arnaque. Les compagnies qui la produisent sont impliquées dans plusieurs bulles, et leur capacité à se maintenir à flot malgré leurs dépenses s’explique par des systèmes de financements circulaires et frauduleux. L’IA coûte cher et ne peut pas être rentable, pour des raisons structurelles. Au point où la banque Goldman Sachs, trouve que c’est un mauvais investissement et a créé un indice boursier à part pour tout ce qui n’est pas de l’IA.
Mais la pénétration de l’IA partout fait qu’une explosion de la bulle financière risque de détruire tout sur son passage, bien au-delà du secteur de l’IA. Peu de gens ont désormais intérêt à un écroulement du secteur de l’IA, qui pourrait devenir too big to fail (trop gros pour échouer). On retrouve l’idée de Romaric Godin : créer un besoin d’IA permet à l’IA de survivre, et au capitalisme de continuer. Alors que toustes les observateurices attendent l’éclatement de la bulle, celle-ci semble toujours retardée.
À titre personnel, je ne cesse de m’interroger sur la soutenabilité écologique de l’IA. Si l’IA n’est pas compatible avec une planète vivable, a‑t-elle vraiment un avenir ? Les incendies, le manque d’eau, les guerres et les révoltes ne finiront-elles pas par mettre fin à l’IA telle qu’on la connaît ? Ou bien des IA plus légères, viendront-elles prendre le relai ?
Pour conclure, et après avoir parlé d’IA tout l’article, il faut reconnaître que le mot “IA” a perdu son sens. Il désigne une réalité tellement large et floue qu’on peine à savoir ce qu’on dit. Mais préciser de quel type d’IA on parle (LLM, SRAS, etc.) demande une expertise, qui coûte à acquérir et que tout le monde ne peut pas avoir.
Retrouvez plus de 170 résumés et les articles qui ont inspiré ce billet sur ma base de résumés sur l’IA. En bonus : ma deuxième base, qui contient une centaine d’anecdotes navrantes et de blagues sur l’IA.
Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le partager pour faire chaud à mon petit cœur quand je lirai les stats d’audience microscopiques du site 🔬.
Laisser un commentaire